Entretien / Anas Dadir, l’artiste-entrepreneur

Entretien / Anas Dadir, l’artiste-entrepreneur

Par Pauline Rivière
et Cindy Pappalardo-Roy

Anas Dadir est une figure montante de l’entrepreneuriat sur la Métropole. Artiste et entrepreneur passionné il vient d’inaugurer Askip, le nouvel incubateur de Croix-Neyrat et lance un nouveau dispositif Videoself afin de démocratiser l’usage de la vidéo. Rencontre avec une personnalité peu ordinaire.

Retrouvez tous les entretiens « Quartiers libres » sur www.investinclermont.eu

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Tu aimes mettre en lumière les porteurs de projets des quartiers. À notre tour de donner un coup de projecteur sur Anas Dadir. Parle nous un peu de ton parcours.

Je suis né en 1983 à Croix-Neyrat, et très tôt, je me suis intéressé à la musique. Vers l’âge de dix ans, j’ai composé mes premiers textes de rap et à 15 ans, je suis

crédits photos : Anas Dadir

monté à Paris pour signer dans une maison de disques. J’ai eu la carrière d’un artiste hip-hop avec par exemple les premières parties de concert de Sinik, Kery James ou Sefyu. J’aurais pu continuer dans ce milieu là mais je m’ennuie vite et j’ai rapidement eu envie des découvrir d’autres univers.
Je me suis lancé dans la vidéo, un peu sur un coup de tête, j’ai réalisé des courts-métrages dont deux qui ont été présentés lors du Festival du Court-métrage de Clermont-Ferrand. Parallèlement à cette activité, j’ai commencé à m’intéresser à l’évènementiel. Je suis particulièrement fier d’avoir participé au lancement d’un tremplin de chant, de danse et d’humour, le OUI ! Concours qui est devenu une référence dans la capitale. J’ai aussi fait de la photo professionnelle et travaillé sur de nombreux projets artistiques.

En fait, tu es un couteau-suisse de la communication et de l’évènementiel.

Je suis un hyper actif organisé, ce qui me permet de mener plusieurs projets de front. J’ai besoin de me stimuler avec de nouveaux challenges régulièrement. Cette multitude d’initiatives c’est aussi une manière d’apprendre, tant sur le plan technologique qu’humain.

Lorsque l’on échange avec toi, tu parles souvent de projets à destinations des « quartiers ». Pourquoi avoir choisi ce terrain là, est-ce uniquement parce tu es né dans un de ces quartiers?

C’est vrai que ma porte d’entrée a toujours été le côté urbain. Pendant mon parcours professionnel lorsque j’ai essayé de monter des projets dans la musique, le cinéma ou l’évènementiel en passant par la porte « normale », j’ai toujours essuyé des refus.

C’est vrai que ma porte d’entrée a toujours été le côté urbain : en choisissant l’entrée « quartiers », j’ai eu beaucoup plus d’écoute et de facilité.

En choisissant l’entrée « quartiers », j’ai eu beaucoup plus d’écoute et de facilité. J’ai l’impression que tout le monde à sa chance quelle que soit son origine et qu’on laisse plus de place aux initiatives innovantes et aux jeunes talents. C’est d’ailleurs grâce à cette ouverture que j’ai pu travailler à la Cité du Cinéma de Luc Besson en Seine Saint Denis.

Tu fais référence à Paris, pourtant aujourd’hui cette interview a lieu dans tes locaux à Croix-Neyrat. À quel moment se fait le retour en Auvergne?

J’ai toujours gardé des liens étroits avec Clermont-Ferrand à travers ma famille et mes amis. J’ai eu l’idée de faire venir le tremplin Oui ! Concours à Clermont-Ferrand pour pouvoir donner de la visibilité aux artistes de la région, mais je n’ai pas trouvé le bon dispositif pour m’accompagner.
J’ai décidé de rentrer en Auvergne pour monter une structure d’accompagnement de porteurs de projets dans les quartiers prioritaires, vu que cela n’existait pas. J’ai co-fondé ce lieu avec d’autres entrepreneurs avec l’objectif de développer l’activité économique dans ces parties de la ville un peu oubliées.

Pour monter ce type de structure il faut des financements ; vers qui t’es tu tourné?

Crédits photos : Anas Dadir

J’ai cette particularité de mettre la charrue avant les bœufs. Je dis que je fais et après je vois comment je peux faire. Pour financer ce projet, j’ai travaillé bénévolement pendant un an et demi.
Bien entendu je n’étais pas seul, il y a aussi Marie-Hermine, la présidente d’Askip et des entrepreneurs qui ont aussi participé au développement de l’association.
On est parvenu à créer un petit écosystème qui fonctionne bien, on vend des prestations, et ce que l’on récolte est mis à disposition des projets et des entrepreneurs.

Pour financer ce projet, j’ai travaillé bénévolement pendant un an et demi… On est parvenu à créer un petit écosystème qui fonctionne bien.

Pourquoi avoir créé une structure spécifiquement à destination des entrepreneurs des quartiers alors qu’il en existe déjà ailleurs sur Clermont?

C’est une question très intéressante. Personnellement, je n’ai pas de barrière pour aller en centre-ville, j’ai fait les démarches, mais au final je me suis rapidement rendu compte que nous n’avions pas les mêmes façons de travailler et que les enjeux étaient différents. Dans ma situation il y avait une urgence financière car j’étais demandeur d’emploi et c’était un aspect primordial. Le deuxième paramètre c’était la notion de réseau, ou plutôt l’absence de réseau.

Par exemple, quand on est issu des quartiers et que l’on a besoin de faire un prêt bancaire alors que l’on n’a aucun apport personnel c’est mission impossible. On doit mettre en place un système D pour compenser, et ces réponses là je ne les ai pas trouvées en centre-ville. D’ailleurs chez moi j’ai un mur de lettres de refus en tout genre, elles sont là pour me rappeler que malgré tout on finit toujours par se débrouiller.

Chez moi, j’ai un mur de lettres de refus en tout genre. Elles me rappellent que malgré tout, on finit toujours par se débrouiller.

Pourquoi les besoins sont-ils différents pour les entrepreneurs des quartiers? Ont-ils d’autres profils par rapport à des entrepreneurs de « centre-ville » comme tu fais la distinction?

Je parle de mon cas particulier, je ne peux pas généraliser aux autres, mais le fait d’avoir eu un parcours scolaire pas toujours très glorieux, ça me rend parfois un peu plus susceptible. Il m’arrive de mal prendre des propos, sûrement à tort, et je me dis intérieurement que l’on s’adresse à moi de cette manière à cause mon origine ou parce que je n’ai pas de diplôme.

L’anonymat du web gomme les inégalités et mes clients voyaient la qualité de mon travail avant tout.

Il faut être plus vigilant dans le choix des mots. Un «Non mais c’est juste un petit formulaire à remplir…», pour moi c’est synonyme de paralysie totale ! On peut se sentir un peu honteux face à ses lacunes et ne pas oser les exprimer et ça c’est un véritable frein au développement d’un projet. Pourtant grâce à internet, j’ai été contacté par des entreprises prestigieuses pour réaliser des supports de communication. L’anonymat du web gomme les inégalités et mes clients voyaient la qualité de mon travail avant tout.

Aujourd’hui c’est à ton tour d’accompagner des porteurs de projets ; qu’est ce que cette nouvelle activité t’apporte professionnellement et humainement parlant?

J’avais envie de renvoyer l’ascenseur. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes formidables dans mon parcours qui m’ont aidées à faire aboutir de nombreux projets. Je pense pouvoir être vraiment utile, j’ai cette sensibilité qui me permet de détecter là où la personne éprouve des difficultés non verbalisées.

crédits photos : Anas Dadir

Les différents obstacles que tu as rencontrés n’ont pas l’air d’avoir entamé ton optimisme…

Il faut parvenir à transformer ses échecs ou ses frustrations en énergie positive. C’est cette idée que je peux faire aussi bien que n’importe qui même si ça nécessite de mettre les bouchées doubles. De cette manière on peut restaurer l’équilibre.

Aujourd’hui, quelle est ta plus grande fierté en tant qu’entrepreneur?

C’est du côté de ma famille qu’il faut regarder. Je suis fier de mes enfants. J’ai une fille par exemple, qui veut être illustratrice et je suis heureux de lui avoir donné envie d’essayer des choses, de lui montrer que tout est possible. Elle ne se met pas de barrière et moi non plus. Jamais je ne lui dirai « Illustratrice, ce n’est pas un métier ».

Par rapport à tes différents projets, comment souhaiterais tu collaborer avec les acteurs présents sur le territoire?

crédits photos : Anas Dadir

Je travaille beaucoup avec les réseaux d’accompagnement, le collectif SISMO, la Métropole, la ville, je suis très ouvert à la collaboration. J’ai été soutenu et très bien accueilli pendant plusieurs mois à Épicentre Factory grâce à Emmanuelle Perrone et j’ai aussi pu échanger à de nombreuses reprises avec Marion Audissergues de CoCoShaker.
En ce qui concerne les autres incubateurs, peut-être faudrait-il formaliser des temps de rencontres pour apprendre à travailler ensemble avec nos spécificités. Enfin, je trouve qu’aujourd’hui on ne fait pas assez de place aux porteurs de projets dans le domaine artistique et culturel, pourtant ils ont toute leur place dans cet écosystème de l’entrepreneuriat.

 

Je travaille beaucoup avec les réseaux d’accompagnement, je suis très ouvert à la collaboration.

Un dernier mot, c’est ta carte blanche.

Si j’avais un message à faire passer, ce serait un appel à se mobiliser. Parfois quand on monte des projets on peut se sentir seul et désarmé. Travailler sur des projets sociaux et solidaires c’est passionnant mais aussi très chronophage, on a un turn-over important de nos bénévoles comme dans beaucoup d’associations. Je souhaiterais pouvoir collaborer avec des personnes qui connaissent le sujet des quartiers mais aussi avec celles qui n’y connaissent rien, pour nous enrichir des expériences de chacun.

On passera le message….

 

Pour en savoir plus :

le site de Askip

Entretien réalisé par Pauline Rivière

Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy

Crédits photos : Anas Dadir

 

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Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Parcours – Anas s’est très tôt intéressé à la musique. À 15 ans, il monte à Paris pour signer dans une maison de disques. Il a aussi réalisé des courts-métrages dont deux qui ont été présentés lors du Festival du Court-métrage de Clermont-Ferrand. Parallèlement, il commence à s’intéresser à l’évènementiel, fait de la photo professionnelle et travaille sur de nombreux projets artistiques.
  • #Quartiers – Pendant son parcours professionnel, en passant par la porte « normale », Anas a toujours essuyé des refus. En choisissant l’entrée « quartiers », il a eu beaucoup plus d’écoute et de facilité. Il dit : « J’ai l’impression que tout le monde à sa chance quelle que soit son origine et qu’on laisse plus de place aux initiatives innovantes et aux jeunes talents ».
  • #Auvergne – Anas a toujours gardé des liens étroits avec Clermont-Ferrand à travers sa famille et ses amis. Après Paris, il décide de rentrer en Auvergne pour monter une structure d’accompagnement de porteurs de projets dans les quartiers prioritaires, vu que cela n’existait pas. Il a donc co-fondé Askip avec d’autres entrepreneurs avec l’objectif de développer l’activité économique dans ces parties de la ville un peu oubliées.
  • #Besoins – Les besoins pour les entrepreneurs des quartiers sont différents ; le fait d’avoir eu un parcours scolaire pas toujours très glorieux peut rendre plus susceptible. Il arrive à Anas de mal prendre des propos pensant que l’on s’adresse à lui de cette manière à cause de son origine ou parce qu’il n’a pas de diplôme. Pourtant grâce à internet, il a été contacté par des entreprises prestigieuses pour réaliser des supports de communication.
  • #Accompagnement – Anas accompagne des porteurs de projets car il avait envie de renvoyer l’ascenseur. Il dit : « J’ai eu la chance de rencontrer des personnes formidables dans mon parcours qui m’ont aidées à faire aboutir de nombreux projets. Je pense pouvoir être vraiment utile, j’ai cette sensibilité qui me permet de détecter là où la personne éprouve des difficultés non verbalisées ».
  • #Collaboration – Anas travaille beaucoup avec les réseaux d’accompagnement : le collectif SISMO, la Métropole, la ville, Épicentre Factory, CoCoShaker… En ce qui concerne les autres incubateurs, il souhaiterait voir se créer des temps de rencontres pour apprendre à travailler ensemble avec les spécificités de chacun.
  • #DernierMot – Le message qu’Anas souhaite faire passer, c’est de se mobiliser. Il explique : « Parfois quand on monte des projets, on peut se sentir seul et désarmé. Je souhaiterais pouvoir collaborer avec des personnes qui connaissent le sujet des quartiers mais aussi avec celles qui n’y connaissent rien, pour nous enrichir des expériences de chacun ».