Compte-rendu / TEDxClermont Salon « Open Science » (28/2/18)

Par Damien Caillard

Le premier TEDxClermont Salon a eu lieu le 28 février dernier sur le thème de l’Open Science. Le principe des « Salons » organisés par l’équipe de TEDxClermont est de vous proposer, sur un thème précis propre à TEDx, le visionnage d’un talk TED (15 minutes environ), suivi de la présentation d’un intervenant local et d’un échange avec la salle. La conférence Salon est gratuite, un dîner payant étant proposé par la suite permettant de poursuivre les échanges.

Les TEDxClermont Salon ont lieu chaque dernier mercredi du mois de 19h à 21h environ.


    Le Connecteur est partenaire de TEDxClermont Salon


Pour en savoir plus:


Intervenant du premier TEDxClermont Salon du 28/2 : Pablo Rauzy, professeur associé à Paris 8, chercheur au LIASD (Laboratoire d’Informatique Avancée de Saint-Denis) et enseignant en sciences informatiques. Son sujet de prédilection : l’open science, ou comment les résultats de la recherche scientifique (publique) devraient être ouverts au plus grand nombre.

La conférence était animée par Sébastien Saint-Martin.

Contacter Pablo Rauzy :

Accès rapide aux sections :

  1. Introduction de Lionel Faucher
  2. Vidéo introductive TED de Jay Bradner : open science et recherche contre le cancer
  3. Intervention de Pablo Rauzy : faire de la recherche publique un « bien commun »
  4. Questions / réponses avec le public TEDxClermont Salon
  5. Les diapositives projetées par Pablo Rauzy
  6. La vidéo complète de son intervention

La synthèse de la présentation

Chaque section débute désormais par un extrait vidéo correspondant directement à l’intervention, et ici précisément aux slides présentées durant la conférence. Vous pourrez également retrouver à la toute fin la captation complète.

Les propos rapportés et synthétisés ici sont ceux issus de la présentation de Pablo Rauzy et de l’échange avec le public de TEDxClermont Salon.

Introduction de Lionel Faucher (TEDxClermont)

On observe une volonté de certains chercheurs de donner un accès libre et gratuit à la démarche, aux résultats et aux publications scientifiques émanant de la recherche publique. Quels enjeux, difficultés, résistances mais aussi quelles opportunités ce mouvement préfigure-t-il pour la communauté scientifique comme pour le grand public ?

Pablo Rauzy est un professionnel de la recherche et de l’enseignement, mais aussi un passionné par ce sujet, militant. Il a accepté de nous rejoindre depuis Paris ce soir pour présenter son approche et échanger avec le public clermontois.

Vidéo TED de Jay Bradner : open science et cancer (durée : 12’40 »)

Comment un cancer sait-il qu’il est un cancer ? Dans le laboratoire de Jay Bradner, ils ont trouvé une molécule susceptible de donner la réponse, JQ1 ; et plutôt que de déposer un brevet pour JQ1, ils ont publié leurs recherches et envoyé des échantillons à 40 autres laboratoires pour leur permettre de travailler dessus. Un regard porteur d’inspiration sur l’avenir open-source de la recherche médicale.

A

Vidéo enregistrée au TEDxBoston de 2011. Elle peut être complétée par les vidéos suivantes pour aller plus loin :


Intervention de Pablo Rauzy : faire de la recherche publique un « bien commun » (durée : 14’38 »)

La science ouverte est vraiment plus efficace. C’était son mode de fonctionnement à la base, mais ce n’est plus forcément le cas aujourd’hui. Comment le mouvement de « réaction » que l’on observe aujourd’hui, ce mouvement de retour à la science ouverte, se manifeste-t-il ?

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Il est important de bien définir ce qu’est un « commun » :

  • une ressource à partager
  • un mode d’accès à la ressource
  • une gouvernance, dont le but est de conserver le bien « commun »

Exemple du verger du village, la ressource étant les pommes, le mode d’accès étant l’ouverture du verger et la gouvernance étant assurée par le conseil du village.

Idem pour Wikipédia, la ressource étant la connaissance virtuelle. Ici, l’accès étant garanti dans la règle de fonctionnement de Wikipédia, et la gouvernance est assurée par la Fondation Wikimédia (une gouvernance très décentralisée, qui permet notamment aux utilisateurs de corriger des erreurs et de discuter sur les contenus).

Dans ce système de « communs », un tricheur est toujours gagnant : c’est la « tragédie des communs« , il peut toujours y avoir un resquilleur. D’où l’importance capitale de la gouvernance ! Les communs peuvent mourir de ce mode de fonctionnement ouvert.

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Imaginons un Wikipédia alternatif avec un accès payant aux articles (ponctuels ou sur abonnement), basé sur la propriété intellectuelle lucrative qui permet de créer de la rareté. Ce fonctionnement est celui de la recherche, aujourd’hui (ici, le process de la recherche publique). Et cela pose un vrai problème.

Le fonctionnement actuel de l’accès à la recherche publique est celui-ci :

  • Recherche de la « question » : sur la base de l’état de l’art, quelle sera la prochaine étape d’avancement
  • Recherche de la « réponse » à la question
  • Obtention de résultats
  • Communication des résultats : rédaction d’un article
  • Soumission à une revue (ou une conférence, ou un journal)
  • Evaluation par les pairs, qui jugent sur des critères d’innovation, de qualité, de pertinence …
  • Publication de l’article. Attention ! Ce n’est pas le fait de rendre public ! Au contraire, les maisons d’édition demandent un transfert des droits d’auteur, en échange de la diffusion du contenu.

Au final, l’argent public finance la recherche (publique bien sûr, mais aussi privée par les crédits d’impôt) … pour – principalement – les bénéfices privés des éditeurs.

Les dépenses documentaires du CNRS, par exemple, ont atteint environ 36 millions d’euros en 2013. Alors que les bibliothèques universitaires périclitent, les grands acteurs de l’édition scientifique (comme Reed Elsevier) sont en pleine croissance [NDLR : l’Université Clermont Auvergne dépense 580 000 € chez Elsevier – source hebdomadaire Vraiment (numéro zéro) paru le jour de la conférence]. En plus, la mise en page des articles est de plus en plus réalisée par les chercheurs, la distribution se fait par internet, et les objectifs de bibliométrie (préférence au nombre d’articles publiés sur les découvertes scientifiques) semblent faire le jeu des maisons d’édition.

Comment expliquer cela ? Quand la distribution des résultats scientifiques s’est organisée, ce fut autour de publications scientifiques détenus par des académies et des sociétés savantes. Puis un mouvement d’industrialisation de cette diffusion a entraîné la prise en main de ces titres par les maisons d’édition, qui ont privatisé le système – notamment en réclamant les droits d’édition.

Aujourd’hui, avec l’informatique et surtout Internet, la pertinence du rôle de ces maisons d’édition est fortement remis en question. Pourtant, le système perdure, notamment grâce à la bibliométrie – l’idée d’évaluer les chercheurs selon le nombre de leurs publications. Les chercheurs ayant perdu leurs droits de publication, ils n’en sont plus maître.

Les outils de bibliométrie sont pilotés et vendus par les maisons d’édition, et fonctionnent à leur avantage. Ces objectifs quantitatifs vident le sens du travail des chercheurs.

Quelles conséquences ? Il faut payer pour accéder à l’information … c’est un problème d’accès citoyen, prégnant dans de nombreux pays moins riches. De nombreux chercheurs, mais aussi des start-ups n’ont pas suffisamment accès à l’état de l’art pour faire avancer leurs travaux ou leurs projets.

***

L’open science se pose en solution face à ce problème : il s’agit de la mise à disposition des publications et des données de la recherche en accès libre, gratuit, illimité sur Internet, sans restriction de paiement ou d’abonnement pris auprès d’éditeurs ou de sociétés savantes. Une définition très, voire trop large, ouvrant la voie à plusieurs mises en œuvre possibles:

  • La voie verte : auto-archivage (les chercheurs publient eux-mêmes sur des plateformes partagées)
  • La voie dorée : publication en libre accès auprès de certains supports, mais il y a un problème de modèle d’affaires (principe de l’auteur-payeur, non pérenne)
  • La voie diamant, ou fair open access : faire de la recherche un « commun » (abolition de la propriété lucrative de la connaissance, réappropriations par les chercheurs de leurs moyens de production. Le partage le plus ouvert se fait par internet, en utilisant des logiciels sous licence libre, l’objectif étant que les auteurs conservent leur droits d’auteur et au final détiennent les revues.

Une idée réaliste à coût quasi-nul :

  • car il existe déjà des solutions techniques, comme les dépôts institutionnels (HAL, ArviX) ou des plateformes ouvertes (HotCRP, OJS)
  • car le cadre légal existe, il s’agit de la licence Creative Commons, ainsi que les associations à but non lucratif
  • car les usages sont également initiés, où seule la variable « maison d’édition » ne rentre plus en compte – le reste du process étant globalement maintenu.

Il faut donc suivre ce mouvement et l’amplifier pour qu’il concerne le plus de chercheurs et « d’utilisateurs » possible.

Questions / Réponses avec le public de TEDxClermont Salon

Quelle place pour Google Scholar ?
Un outil puissant et pratique, mais c’est toujours mieux de ne pas dépendre de Google. De plus, Google n’héberge pas les PDF (pour rappel, il s’agit d’un moteur d’indexation de publications existantes, selon des pratiques poussées de bibliométrie).
A-t-on les hébergeurs pour cette approche Open Science ?
Oui, des universités ont notamment leurs hébergeurs comme HAL (Hyper Articles en Ligne). Les infrastructures existent, ce n’est pas un vrai problème. En revanche, la question de la pression financière est au final politique. Le seul CNRS pourrait, au lieu de payer ses abonnements aux grands éditeurs, utiliser les fonds pour héberger de manière ouverte les contenus.
A noter que les éditeurs s’organisent pour récupérer tous les droits d’auteur, et ce de manière souvent incompatibles avec le droit français. A l’inverse, les licences Creative Commons sont bien plus adaptés.
Quelle place pour Sci Hub ?
Cette plateforme récupère – hacke – les accès des articles publiés et payants en proposant un accès gratuit. C’est devenu un outil très utilisé, illégal, militant. Ces portails (Sci Hub ou même Google Scholar) sont bien plus user friendly que les portails des universités, ce qui fait que le rapport de force réel est en faveur de la communauté de la science ouverte.
L’inégalité territoriale est un des principaux moteurs en faveur de la science ouverte, entre pays mais aussi entre villes ou départements français !
Y a-t-il des initiatives refusant le processus de validation par les pairs ?
Oui, Elsevier est par exemple boycotté dans la communauté mathématique (initiative portée par Tim Gowers, médaille Fields !!!). Le problème est lié à la bibliométrie, qui est un facteur d’avancement dans la carrière, d’autant plus que beaucoup de publications sont détenues par les éditeurs privés. Et le lancement de nouvelles revues, plus ouvertes, prend du temps avant de « s’installer » …
Quelle position des pouvoirs publics en France ?
Le gouvernement est plutôt pro-business, notamment vis à vis du monde universitaire. Mais certains sujets avancent (par exemple la loi République Numérique d’Axelle Lemaire, sous le mandat Hollande).
La blockchain pourrait-elle être une solution ?
Non, ça n’a rien à voir avec ce problème.
Comment évoluent les process d’évaluation des chercheurs ?
Les chercheurs sont toujours évalués. Toutes les idées, toutes les publications doivent être confrontées aux pairs. Le problème est plutôt le management des publications et la répartition de l’agent de la recherche. On arrive à des logiques absurdes comme dans Horizon 2020, où une partie des fonds publics sert à racheter les droits des articles basés sur de la recherche publique !
La situation est cependant différente selon les usages, par communauté. Celle des mathématiques a une approche plus saine, moins axée sur le h-index (compteur bibliométrique)
L’Open Science doit-elle s’imposer d’un coup ou progressivement ?
Une approche progressive est plus réaliste, et peut fonctionner. Naturellement, elle fonctionne de manière pédagogique, sachant que les gens ont – à titre individuel – plus intérêt à utiliser ces plateformes.
Peut-on appliquer l’Open Science à l’évaluation par les pairs ?
Principe de l’évaluation ouverte : la soumission est publique, la communauté dans l’ensemble peut participer à l’évaluation. Sans aller vers une approche à la Amazon, c’est une approche intéressante – en utilisant une approche anonyme, par exemple. On peut imaginer qu’un étudiant peut faire une review très poussée qui peut à la fois agir en faveur de la publication du papier, mais aussi aider la promotion de l’étudiant. Il s’agit néanmoins d’un changement de paradigme majeur, connexe à la notion de open science.
Ces initiatives de « piratage » du système sont-elles anciennes ?
« Archive » est un projet datant de 1991 – serveur FTP à l’origine – et est devenu très utilisé aujourd’hui dans le domaine de la physique théorique. Les articles y sont d’abord publiés avant d’aller dans le réseau traditionnel de revues. Idem pour la cryptologie.
Comment les chercheurs pourraient-ils travailler sur la question fondamentale de l’évaluation, même au-delà de la recherche ?
Voir « alt metrix », des initiatives d’innovation sur les critères d’évaluation. Mais on peut se poser sur la pertinence même d’une métrique : du moment où elle existe, elle focalise l’attention bien plus que le résultat « qualitatif » de la recherche. Il faut comparer le coût global lié à ces métriques, à la sélection, aux projets non retenus, au temps passé dessus … à la solution inverse où les fonds seraient diffusés librement, quitte à ce que certains projets se comportent en « passager clandestin ». L’analogie est celle du métro parisien, qui alloue 150 M € à la lutte contre la fraude pour récupérer … 30 M € par an. Quid si les transports étaient gratuits ? (outre les effets collatéraux positifs)
Une question pratique cependant : les chercheurs en général, et ceux dans les milieux hospitaliers publics notamment, ont-ils le temps et le « recul » nécessaire pour travailler sur ce sujet et devenir militants ? Les contraintes professionnelles, le manque de budgets, les horaires à rallonge peuvent rendre caduc cette question.
Comment un simple citoyen peut être acteur de l’Open Science ?
Il faut pousser à l’utilisation des logiciels libres dans les milieux de l’université, de la recherche, et plus globalement de l’administration.
La notion de Open Access est souvent dévoyée auprès des chercheurs qui l’assimilent à de la « Voie dorée » sur le principe de l’auteur-payeur. Ce qui revient à ce que l’auteur finance la mise en ligne publique (souvent à plusieurs milliers de dollars). Or, l’approche plus large des communs impliquent que le problème soit traité à la racine, en amont de la publication initiale.

La présentation diffusée lors de l’événement

La présentation en diapositives de Pablo, partagée sur Slideshare :


Le replay de l’événement (partie intervention de Pablo Rauzy)

La vidéo complète de la captation sur YouTube (14’38″′):

Tournage par Films’In et le Connecteur
Montage par Lionel Faucher, TEDxClermont
Merci à Quentin Jaud pour la photo de Une, et à Centre-France La Montagne et Raphaël Poughon pour l’accueil et la mise à disposition du lieu