Entretien / Bas Dekker : Épicentre au coeur

Entretien / Bas Dekker : Épicentre au coeur

  Par Damien Caillard
et Cindy Pappalardo-Roy

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Si vous avez une bonne tolérance aux jeux de mots et aux citations de Desproges et de Saint-Augustin, Bas Dekker est un homme très chaleureux. Une partie de l’âme d’Épicentre passe par lui : il en a assuré un temps l’accueil, et il est un indéfectible coworker et soutien du tiers-lieu historique clermontois. Cela ne l’empêche pas d’être professionnellement dévoué au code informatique, sous toutes ses formes : développement, sensibilisation, et plus récemment enseignement au grand public. C’est l’objet de la Clermont Coding Academy qui a vu le jour en 2018 à Epicentre et qui continue à se développer.

Tu te définis comme “codeur polyvalent”, mais ton profil est étonnant.

J’ai touché à tout dans le monde informatique, mais je me vois surtout comme un vieux codeur. Quand je fais du code, je dessine, je schématise. Un algorithme, ça se traduit en dessin. J’ai toujours un crayon à la main pour des croquis ou des formules. Je suis beaucoup dans la mise en application de ce que mes maîtres m’ont appris, notamment Donald Knuth, l’auteur de The Art of Computer Programming depuis les années 60-70, qui dresse un parallèle entre l’informatique et l’art. Ce qui manque aux jeunes codeurs, c’est d’avoir une approche globale des problèmes. 

Quand je fais du code, je dessine, je schématise. Un algorithme, ça se traduit en dessin.

Je veux faire des choses plaisantes à lire, avec de l’humour, de la poésie… Aujourd’hui, le code est devenu une industrie où l’on essaye de faire des choses rapidement, et pas forcément flexibles et élégantes. Je trouve ça dommage.

Quelle est ta manière de travailler sur cette thématique?

Je suis partisan des systèmes informatiques ouverts pour l’apprentissage, mais pas forcément pour la consommation. C’est bien que tout le monde ne soit pas informaticien ! Windows, Excel, ça a changé le monde. Je le reconnais même si c’est hors de mon univers. Mais pour apprendre, c’est très bien de pouvoir télécharger Linux et de l’installer sur un Raspberry Pi. Pour autant , je ne suis pas militant du libre, plutôt un apôtre de l’open source.

La transmission de savoir, c’est important pour toi…

Oui. Quand tu maîtrises quelque chose, c’est capital de transférer le savoir. Il y a aussi une notion d’urgence : j’ai 46 ans, mais ceux qui vont résoudre la crise climatique, ce sont ceux qui viennent. Je veux les aider à ma façon, dans le code, dans les maths aussi, j’adore ça ! 

Quand tu maîtrises quelque chose, c’est capital de transférer le savoir. Il y a aussi une notion d’urgence : ceux qui vont résoudre la crise climatique, ce sont ceux qui viennent.

J’enseignais déjà le code voici  20 ans. Les systèmes d’apprentissage ont beaucoup évolué. Aujourd’hui avec Scratch, beaucoup de choses sont possibles, on peut transmettre le savoir sans être obligé d’apprendre la “langue”. Avant, pour apprendre la programmation, il fallait une certaine aptitude de langage et de logique. Scratch t’amène cette logique. Si l’informatique était une cathédrale, les langages classiques seraient la bible sur le lutrin, et Scratch serait les vitraux.

Cette envie de transmettre, d’apprendre, comment l’as tu concrétisée?

En septembre 2018, on a constaté qu’il n’y avait pas grand chose pour l’apprentissage du code sur Clermont. Nous avons formé un groupe avec notamment Aude Taddei des Petits Débrouillards. Réponse : rien sur la culture numérique (et non pas techno ou geek). Je voulais monter quelque chose sur l’assimilation et la connaissance, quelque chose qui se situe entre les Petits Débrouillards et les vraies écoles du Numérique.

On a accueilli une grosse trentaine d’enfants en stages de vacances, et ça continue ! En septembre 2019, on va animer des activités extrascolaires avec deux écoles élémentaires de Clermont.

Cela a donné la Clermont Coding Academy. On a accueilli une grosse trentaine d’enfants en stages de vacances, et ça continue ! En septembre 2019, on va animer des activités extrascolaires avec deux écoles élémentaires de Clermont, tout au long de l’année, et proposer des cours aux adultes. On a aussi vu qu’en entreprise, beaucoup de problèmes sont liés à l’absence de langage univoque ; on a lancé des ateliers dits “one hour coding”, en interne dans les boîtes, où l’on fait  des sprints de 15 minutes demandant à assimiler des notions de type boucles, tests, variables… C’est une manière d’apprendre à parler ensemble.

Tu es entrepreneur dans l’âme, mais pas vraiment start-uppeur…

On ne peut pas demander à tout le monde d’être entrepreneur, même si la startup nation, c’est très bien. Moi je prends des risques, j’aime construire des bateaux, mais n’en serai jamais le capitaine. De même, wikifier la connaissance et dire “débrouillez-vous”… il manque quelque chose ! Pour moi, c’est là que l’initiation intervient, même s’il y a des exceptions de type Steve Jobs dans leur garage. Quand j’ai des enfants en face de moi, je sais que je les “marque”, car j’ai une énorme responsabilité en tant que transmetteur de savoir. C’est très important pour moi : on ne peut pas confier la connaissance rien qu’au marché, aux entrepreneurs pur sang.

À Clermont, ton point d’ancrage a très vite été Épicentre. Comment y es-tu arrivé?

Épicentre Factory, pour moi, c’est d’abord Clermont. Je suis néerlandais, d’Amsterdam. J’ai fait dix ans d’informatique industrielle, puis dans les arts de la scène et le patrimoine. Entrepreneur en 2007, j’ai subi la crise économique en 2011 et en 2013 je suis venu en Auvergne à l’instigation d’un ami. Je suis tombé sur cet espace de coworking rue des Gras comme ça.

L’accueil d’Épicentre est consubstantiel à celui de Clermont : ici, ce n’est pas une ville où tu ne peux pas être toi-même. Tu dois forcément être authentique !

L’accueil d’Épicentre est consubstantiel à celui de Clermont : ici, ce n’est pas une ville où tu ne peux pas être toi-même. Tu dois forcément être authentique ! C’est ce que j’aime car c’est comme ça aux Pays-Bas, du no bullshit. En 2014, j’ai trouvé du travail à Toulouse mais ça s’est mal passé. En 2016, les gens d’Épicentre m’ont fait revenir ici, pour de bon.

Comment t’es-tu adapté à la vie clermontoise?

En 2013, c’était nouveau pour moi, je n’étais pas habitué à ce type de vie communautaire, ça m’a plu tout de suite ! Depuis, le tiers lieu a évolué, il a déménagé aussi. Épicentre m’a sans doute aidé dans ma personne et dans mon rôle. Je me suis défini un temps  comme le frère cellérier du lieu, celui qui s’occupe du cellier et du bien-être des hôtes. Je ressens une forte amitié, une forte confiance avec des gens comme Emmanuel Sellier ou Emmanuelle Perrone. On a fini par m’accueillir dans le collège des “anciens”, ce qui est une grande fierté pour moi.

Il est essentiel pour les hommes d’être entendus au sens de l’intelligence, et compris au sens de l’inclusion ; quand on a eu une vie vagabonde et mouvementée comme moi, c’est très important.

Il est essentiel pour les hommes d’être entendus au sens de l’intelligence, et compris au sens de l’inclusion ; quand on a eu une vie vagabonde et mouvementée comme moi, c’est très important. Depuis, nous avons accueilli d’autres personnes qui se sont intégrées dans la communauté, comme mon compatriote et ami Imco Lanting. Avoir à coeur d’accueillir ces gens est un acte de transmission. 

Il y a [aussi] des gens comme Christophe Burville, Marie-Pierre Demarty, Véronique Jal, Guillaume Vernat, Lionel Faucher, Sophie Sellier  et surtout Olivier Bernasson, qui sont des personnages dont je sens que la ville leur offre, chacun à leur manière, la possibilité de s’exprimer. C’est grâce à ces gens là que je me sens chez moi, et j’aimerais continuer à travailler avec eux.

Et puis il y a l’ASM, où je suis abonné ; ce n’est pas du sport mais un état d’esprit, qui s’apparente bien à la façon dont Épicentre se comporte.

Et puis, il y a l’ASM où je suis abonné… Ce n’est pas du sport mais un état d’esprit, qui s’apparente bien à la façon dont Épicentre se comporte. Ce qu’on fait ici au niveau événementiel, communautaire, dépasse de loin le coworking pur. On a le talent de se remettre en question en permanence et de générer un fameux bordel dans le processus. Mais ça reste le talent du sens commun. En revanche, on ne peut plus se permettre d’échapper aujourd’hui à une certaine logique managériale. On a une super équipe, avec des gens comme Virginie Formica, et on va continuer à passer des étapes et je continuerai à en faire partie. Gustav Mahler a dit : “La tradition, c’est entretenir la flamme, ce n’est pas vénérer les cendres”. 

Quels sont tes projets, tes objectifs à venir?

J’ai lancé un projet appelé Gromit pour mettre en forme et analyser de l’information pour les PME ; il génère des graphes cliquables et de la documentation PDF à partir d’Excel. Là, je suis le réalisateur, j’ai un public, mais pas de producteur. Gromit dort dans les cartons, et j’aimerais bien l’en sortir. 

Je veux transmettre mais aussi créer. Avoir un projet industriel et un projet éducatif, ça correspond à ce que je suis. Et c’est impensable pour moi de le faire ailleurs qu’à Épicentre.

Mon autre projet – plus récent -, est DiKt : un outil de publication pour les métiers du livre et de l’édition, permettant d’épargner sur les temps et les délais de production PDF et liseuse. Il est encore en phase de développement, et je cherche des gens intéressés par exemple pour de la documentation interne en entreprise ou du matériel de cours. J’adorerais mener l’école de code et un de ces deux projets en parallèle. Je veux transmettre mais aussi créer. Avoir un projet industriel et un projet éducatif, ça correspond à ce que je suis. Et c’est impensable pour moi de le faire ailleurs qu’à Épicentre.


Pour en savoir plus :
le site de Clermont Coding Academy – le site d’Épicentre Factory


Entretien réalisé par Damien Caillard. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy, puis relus et corrigés par Bas.
Visuels fournis par Bas sauf portrait de Une, photo atelier Connecteur par Damien.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #CodeurPolyvalent – Bas Dekker se définit comme un code polyvalent. Il a touché à tout dans le monde informatique, et quand il fait du code, il dessine et schématise. Pour lui, aujourd’hui, le code est devenu une industrie où l’on essaye de faire des choses rapidement, et pas forcément flexibles et élégantes.
  • #Transmission – Pour Bas, quand on maîtrises quelque chose, il est capital de transférer le savoir. Les systèmes d’apprentissage ont beaucoup évolué. Aujourd’hui avec Scratch, beaucoup de choses sont possibles, on peut transmettre le savoir sans être obligé d’apprendre la “langue”.
  • #ClermontCodingAcademy – En septembre 2018, on a constaté qu’il n’y avait pas grand chose pour l’apprentissage du code sur Clermont ; cela a donné la Clermont Coding Academy. On a accueilli une grosse trentaine d’enfants en stages de vacances, et ça continue, avec plusieurs projets pour septembre 2019.
  • #ÉpicentreFactory – Épicentre Factory, pour Bas, c’est d’abord la ville. L’accueil de ce tiers lieu est consubstantiel à celui de Clermont, dans le sens où ce n’est pas une ville où on ne peut pas être soi-même, on doit forcément être authentique. Bas ajoute : « Épicentre m’a sans doute aidé dans ma personne et dans mon rôle. Je ressens une forte amitié, une forte confiance avec des gens comme Emmanuel Sellier ou Emmanuelle Perrone. On a fini par m’accueillir dans le collège des “anciens”, ce qui est une grande fierté pour moi. »
  • #ProjetsEtObjectifs – Bas Dekker a lancé un projet appelé Gromit pour mettre en forme et analyser de l’information pour les PME ; son autre projet – plus récent -, est DiKt : un outil de publication pour les métiers du livre et de l’édition, permettant d’épargner sur les temps et les délais de production PDF et liseuse. Il finit : « Je veux transmettre mais aussi créer. Avoir un projet industriel et un projet éducatif, ça correspond à ce que je suis. Et c’est impensable pour moi de le faire ailleurs qu’à Épicentre. »