Entretien / Eric Borias et Sébastien Crépieux, anges gardiens

Par Damien Caillard


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Dans la chaîne du financement des entreprises, ils représentent un maillon à la fois unique et indispensable : les Business Angels (B.A.) sont regroupés partout en France à travers la fédération France Angels. A Clermont, c’est l’association Auvergne Business Angels qui coordonne leur action. Elle est animée et représentée par Eric Borias et Sébastien Crépieux, avec l’aide de nombreux investisseurs privés et de la CCI Formation qui les héberge. A l’occasion de la Semaine nationale des Business Angels, ils ont organisé mardi 28 novembre une journée d’information et de rencontre autour du financement des entreprises.

Quand vous présentez les Business Angels, vous insistez sur le « sens » des investissements réalisés …

Eric : le but des Business Angels, en Auvergne ou ailleurs, est d’investir dans des start-ups et des entreprises du territoire. Mais il faut que ça ait du sens, que ça développe de l’emploi ! C’est le principal critère qui est regardé, même si on est bien sûr très attentif à la viabilité du projet et à la possibilité de retrouver notre investissement, si possible avec un dividende.

Le dîner des Business Angels, suite à une visite d’entreprise. Tous les participants ont un attachement fort au territoire.

Sébastien : il n’y a pas qu’un « coup » financier à faire dans les boîtes qu’on accompagne. Il s’agit d’abord de soutenir le développement local des produits dans lesquels on croit. Quand on regarde le porteur de projet, on cherche des gens attachés à leur région, aux valeurs locales. C’est pour cela qu’on vise un essaimage en Auvergne, par exemple dans le Cantal [avec Sébastien Pissavy, qui anime Cantal Business Angels], et on espère demain dans l’Allier. L’objectif est de fidéliser les entrepreneurs et les investisseurs en Auvergne.

Eric : les retombées attendues sur le territoire, ça peut être des emplois bien sûr, mais aussi de l’image, des produits et services, des infrastructures, etc.

Pouvez-vous nous donner un exemple de projet « coup de cœur » ?

Eric : nous sommes heureux d’avoir aidé le Bus 26*. Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit d’un service qui n’existait pas en tant que tel. C’est un projet pour lequel on s’est dit « ça me ferait plaisir d’y aller ». Et quand [Charles et Mélina, les porteurs du projet] sont venus pitcher**, ils étaient très enthousiastes. C’était quelque chose d’essentiel. Si les B.A. n’avaient pas pu être derrière eux, ils auraient quand même eu des crédits. Mais on a servi d’effet de levier.

C’est votre différence avec les apports bancaires, plus classiques en financement ?

Sébastien : c’est très important sur l’amorçage. L’argent amené par les B.A. permet de lever auprès des banques, par la suite, deux à trois fois le montant initial sous forme d’emprunt. Et, au-delà de la somme, nous apportons de la crédibilité, tout simplement parce qu’on investit notre argent personnel, et qu’on ne va pas le mettre n’importe où.

« Nous apportons de la crédibilité, tout simplement parce qu’on investit notre argent personnel » – Sébastien Crépieux

Eric : en plus, les banques ont souvent du recul sur les chiffres ou l’activité du projet qu’elles financent. Nous, très peu. On suit le porteur de projet au début de son aventure, c’est là qu’il y a le plus de risques ! C’est pourquoi on fait une sélection importante dans les dossiers qu’on reçoit. En général, sur une soixantaine de propositions par an chez Auvergne Business Angels, on en étudie 20% et on en finance 20% sur ces 20% … soit 4 à 5% des dossiers reçus.

Vous cherchez à accueillir de nouveaux investisseurs. Quel est le profil idéal pour vous ?

Eric : on suit la règle des 3 C : Capital, Compétences et Contacts. C’est ce que les B.A. apportent aux projets accompagnés (même si le Capital vient en premier). En outre – on en a parlé – nous cherchons des gens qui veulent aider l’économie locale. S’ils veulent juste un placement, la banque le proposera mieux que nous, et avec moins de risque.

Sébastien : on vise des gens passionnés par l’entrepreneuriat. Ou, pour certains, qui veulent revivre ce qu’ils ont vécu – plus jeunes – en tant qu’entrepreneurs. Voir ces idées de start-ups qui fusent, qui tournent, c’est très stimulant ! Investir en tant que B.A. permet d’accompagner et d’être proche d’un projet innovant mais que l’on ne porte pas en direct.

Comment investissez-vous dans les projets ?

Eric : ce sont en moyenne des tickets de 3000 à 5000 € par an, en tous cas sur la région. En termes de coût, il n’y a aucun frais. Et cet argent reste en Auvergne, il développe l’économie locale, il aide directement le projet en question … Si l’investisseur veut aller voir le porteur dans son entreprise, il peut le faire ! C’est la grande différence avec les placements classiques.

En visite d’entreprise chez Gérard Merle, à Brassac-les-Mines. C’est l’occasion d’aller au contact d’acteurs économiques en Auvergne.

Sébastien : concrètement, on rentre au capital des entreprises, toujours de manière minoritaire. Et on en sort entre 6 et 8 ans plus tard, parfois avec une petite plus-value. Quant au taux de survie des sociétés accompagnées par les B.A., au niveau national, il est de 66% à 4 ans.

Eric : après, on est proche du porteur de projet, donc on essaye de lui faciliter les choses. S’il faut prolonger, on peut étudier la possibilité. Et on ne lui met évidemment pas de conditions financières prohibitives, comme l’obligation de verser un dividende de 15 ou 20%. D’ailleurs, on ne perçoit aucun dividende pendant toute la période, contrairement aux fonds d’investissement. C’est surtout une logique d’accompagnement.

Pouvez-vous nous décrire le parcours d’un projet chez Auvergne Business Angels ?

Eric : on fonctionne à peu près comme un club d’investisseurs. Chacun prend individuellement la décision d’investir. Personne n’est là pour représenter une entreprise.

« Nous cherchons des gens qui veulent aider l’économie locale. » – Eric Borias

Sébastien : dans un premier temps, le porteur de projet dépose un dossier. Il nous sollicite pour investir dans sa boîte. On va étudier en amont son business model, son besoin en financement, on va lui poser pas mal de questions sur le fonctionnement de son activité, sur ses clients, ses fournisseurs … sa politique de communication ou de distribution … tout cela doit être formalisé dans un executive summary.

Ensuite, le porteur vient pitcher** devant les investisseurs. Nos séances se tiennent à la CCI Formation à la Pardieu, les troisièmes mardi de chaque mois à 17h. Cela permet aussi d’évoquer la vie de l’association et les prochains rendez-vous.

Un pitch de porteur de projet lors d’une réunion mensuelle, à la CCI Formation.

Enfin, quelques jours après le pitch, on fait le point sur qui veut participer au tour de table, et à quel montant. Si le tour de table est complété, on conclut un pacte d’actionnaires entre le porteur de projet et nous. Afin notamment de définir le pourcentage du capital, la date et les conditions d’entrée et de sortie.

Eric : une fois la prise de capital effectuée, on suit le projet, mais ça dépend de chaque B.A. Il y en a qui souhaitent juste investir mais pas forcément accompagner. En général, on a des points réguliers, et au moins une personne va suivre l’entreprise et dire où ils en sont de temps en temps.

La nouveauté depuis la rentrée 2017 est la plateforme de crowdfunding Incit’Financement. De quoi s’agit-il ?

Sébastien : c’est une plateforme en ligne d’investissement citoyen, issue d’un partenariat public-privé au sein duquel la Région Auvergne-Rhône-Alpes est motrice, avec plusieurs associations de B.A., des banques et des sociétés de capital développement sur la grande région. C’est la première plateforme française de ce type !

« Incit’Financement est la première plateforme en ligne issue d’un partenariat public-privé. » – Sébastien Crépieux

Eric : l’objectif est de proposer au grand public les dossiers étudiés par les B.A., validés par ses membres, et pour lesquels un certain pourcentage du capital sera ouvert à l’investissement en crowdfunding. Avec l’accord du porteur de projet, bien sûr. Le gros avantage, c’est que comme les B.A. sont bénévoles, les frais de levée de fonds sont environ trois fois plus faibles que sur les plateformes privées.

Sébastien : pour l’instant, c’est une première expérience, lancée à l’automne 2017. Elle est dupliquable dans l’absolu, s’il y a les bons partenariats – avec les Conseils Régionaux notamment.

Vous lancez cette plateforme dans un contexte plus compliqué que prévu …

Eric : en effet. Le problème est que, suite à la suppression de l’ISF, la loi de finances en cours de vote propose de passer de 18 à 30% la réduction d’impôt pour ceux qui investissent dans des entreprises … mais avec un plafonnement de toutes les niches fiscales à 10 000 €, par foyer fiscal. Ce qui diminue fortement l’incitation, par rapport à d’autres pays européens ou aux USA.

Sébastien : les discussions sont en cours à Paris, la situation peut encore évoluer dans un sens ou dans l’autre … mais on reste très vigilants sur ce point.

D’où la concentration sur l’investissement au bénéfice du territoire. Quels sont vos liens avec l’écosystème clermontois ?

Sébastien : nous travaillons beaucoup avec Innovergne, qui nous ont demandé de participer à l’analyse de dossiers à travers le Comité Innovergne. Mais aussi avec Sofimac Partners, avec laquelle on essaye de créer des synergies. Et, bien sûr, avec les principaux acteurs de l’écosystème, comme les incubateurs – SquareLab en particulier, pour suivre quelques porteurs de projet en amont de leur lancement.

Auvergne Business Angels avait organisé le 28 novembre 2017 une conférence sur la chaîne du financement, ouverte à tous.

Eric : globalement, je ne trouve pas qu’il y ait de souci au niveau du financement d’amorçage sur Clermont. On joue notre rôle en coordination avec les autres acteurs. Derrière, les banques peuvent suivre, Sofimac aussi … Le problème serait plutôt de savoir vers qui aller au début, notamment entre le public et le privé. Parfois, tu vas voir des structures et tu découvres qu’il y a des frais d’honoraires importants, par exemple. Et certains porteurs de projets sont ballotés à droite et à gauche, alors qu’ils pourraient passer plus de temps à développer leur projet. Il faudrait plus de lisibilité transversale dans l’écosystème.

Est-ce l’objet de votre engagement en faveur de la culture entrepreneuriale ?

Eric : oui, je pense notamment à certaines écoles qui travaillent à sensibiliser les étudiants à l’entrepreneuriat, à faire travailler les jeunes sur des projets concrets. C’est le dispositif « apprendre pour entreprendre » ; rien que le nom me plaît beaucoup ! Donner aux jeunes l’envie d’entreprendre. Parfois, je suis à la Fac et je demande à un amphi qui a envie de créer sa boîte. Très peu de mains se lèvent, c’est fou ! C’est parce qu’il s’agit d’un problème de culture, de sensibilisation. Il faut peut-être casser certaines barrières, pour arriver à des niveaux observés en école de commerce ou d’ingénieur par exemple. Néanmoins, ça commence à venir, et c’est encourageant.

*restaurant gastronomique itinérant, installé dans un bus à impériale. On y mange très bien et l’expérience est unique !

**présenter son projet à l’oral


Pour en savoir plus:
l’espace dédié à Auvergne Business Angels sur le Connecteur
le site des Auvergne Business Angels
la plateforme Incit’ Financement
le site de France Angels


Crédits photo : Auvergne Business Angels (pour la conf), Damien Caillard (le Connecteur)

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Sens / les Business Angels d’Auvergne sont avant tout des personnes privées qui investissent dans des start-ups et des entreprises du territoire. L’objectif est de soutenir l’économie locale, par de la création d’emploi, de l’attractivité, de l’image, etc. ;
  • #DifférenceAvecBanques / si les A.B.A. apportent du financement d’amorçage pour les nouveaux projets, ils ne représentent pas le même type d’investissement que les banques. Ces dernières proposent des placements moins risqués, avec une rentabilité souvent garantie, mais sans aucune certitude d’aider le territoire ;
  • #ProfilInvestisseur / tout particulier qui souhaite investir au minimum 3000 € dans des entreprises locales peut participer aux Business Angels. L’association analyse les demandes entrantes et fait des recommandations d’investissement ;
  • #ProcessInvestissement/ environ 4 à 5% des demandes sont effectivement financées, ce qui implique un niveau de sélection assez élevé. Les investisseurs disposent donc d’un dossier complet avec un business plan, d’un « executive summary » et bien sûr voient pitcher le porteur du projet. Si l’investissement se réalise, un pacte d’actionnaires est conclu. La sortie du capital se fait généralement au bout de 7 ans ;
  • #ParcoursProjet/ les demandes sont traitées par l’association, qui constitue le dossier initial pour environ 20% d’entre elles. Ce dossier est transmis aux investisseurs. Une fois par mois à la Pardieu a lieu la réunion des AB.A. où plusieurs pitcheurs viennent présenter leur projet. Si la décision est positive, le projet peut être accompagné au-delà du financement, par de la mise en relation et une forme de mentoring, selon les envies des investisseurs ;
  • #IncitFinancement/ en octobre 2017 a été lancée la plateforme numérique Incit’Financement, fruit d’un partenariat entre la Région Auergne-Rhône-Alpes et plusieurs acteurs privés du financement d’entreprise, dont les Business Angels qui y apportent leur expertise. Cette plateforme de crowdfunding favorise les projets à impact local ;
  • #LiensTerritoire/ les A.B.A. travaillent beaucoup avec l’écosystème d’innovation clermontois, principalement Innovergne (participation au Comité Innovergne), Sofimac Partners et l’incubateur SquareLab. Si les besoins en financement d’amorçage semblent couverts, il faut encore travailler sur la lisibilité des acteurs, et sur la sensibilisation des étudiants à la culture entrepreneuriale.

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