Entretien / Franck Raynaud, arpenteur numérique

Par Damien Caillard


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Longtemps à la tête du cluster d’entreprises digitales Auvergne TIC, Franck Raynaud est la petite étincelle à l’origine de ce qu’est devenu le Bivouac, et de ce qui sera bientôt le Quartier d’Innovation clermontois. S’il travaille beaucoup pour le territoire, il a aussi porté de belles entreprises numériques : dans la communication digitale comme Périscope puis Iris Interactive, et désormais parmi les startups auvergnates en vue avec MyBus, primée au CES 2018.

Cela fait longtemps que tu “parcours” l’écosystème numérique sur Clermont. Ton impression ?

Il y a toujours eu un noyau d’entreprises qui voulaient faire des choses ensemble. Mais en même temps on est sur un petit territoire, et il existe beaucoup de réseaux. Les gens sont très sollicités ! [Avec le cluster Auvergne TIC], j’ai rencontré plein d’acteurs, la plupart du temps passionnants et impliqués. II suffit qu’il y ait une tierce personne qui soit là pour les faire se rencontrer, pour que ça se passe bien. Il y a un esperanto de la synergie de l’écosystème : pour l’animer, il faut avoir un dialecte commun.

« Il y a toujours eu un noyau d’entreprises qui voulaient faire des choses ensemble »

Or, depuis quelques années à Clermont, ce dialecte se met en place, et j’espère y être, à mon modeste niveau, pour quelque chose. Je continue à le faire en tant que membre du comité territorial Clermont de Digital League*. Et, aujourd’hui, les acteurs du digital sont aussi ceux de l’innovation, les choses évoluent : La Montagne est impliquée dans le Bivouac, il y a des initiatives en open innovation de grands groupes comme Engie, EDF, la Poste, Michelin …

Un cluster comme Auvergne TIC était une superbe opportunité de rencontres …

J’étais président de Auvergne TIC de mai 12 à mars 16, et également adhérent en tant que Iris Interactive. Le cluster avait une mission qui lui avait confiée les acteurs publics : fédération et animation des entreprises du numériques, qui allaient de TPE/auto entrepreneurs jusqu’à des grosses SSII, en passant par Orange ou encore le service informatique de Michelin. Mais, par manque de moyen humains – il a fonctionné 1 an et demi sans salarié – le cluster n’a pas pu développer tout ce qu’on voulait. Je passais énormément de temps en bénévole : administratif, réseaux, représentation, gestion de projets, donner de la synergie à l’écosystème … Cependant, le quartier numérique était une réussite !

Franck, à gauche, avec Guillaume Vernat, Fabrice Cailloux et Guillaume Blanc, lors de la fusion Auvergne TIC-Numélink (cluster de Saint-Etienne)

Tu parles du Bivouac, justement. Quelle a été ton implication dans le projet initial ?

Avant 2016, l’écosystème se cherchait, il était en train de se constituer. [Au sein de Auvergne TIC, à l’été 2013,] on avait identifié qu’il manquait, au niveau du territoire : il y avait un peu d’incubation, mais les entreprises n’étaient pas accompagnées au-delà. Il n’y avait pas non plus d’accompagnement de synergie entre boîtes existantes et startups. J’avais benchmarké d’autres écosystèmes en France – comme celui autour d’EuraTech à Lille -, rédigé une note adaptée ici et présenté aux collectivités locales sur Clermont, le 10 juillet. [Mon but était] que les gros acteurs du digital et des salariés des collectivités puissent pousser le projet.

[Cependant,] nos interlocuteurs n’ont pas souhaité suivre l’idée initiale en l’état. Avec le recul, je l’analyse comme : “j’étais associé dans une TPE du digital [Iris Interactive], je n’étais pas suffisamment crédible à leurs yeux”. Peut-être pour des raisons de taille ? Je continuais pourtant de penser que c’était très pertinent, donc je suis allé présenter le projet à Gérard Duhesme de Michelin et à Valérie Mazza de Limagrain. J’ai fait passer le mot à l’agglo et à la région [Auvergne], comme quoi les grands comptes étaient prêts à s’investir, ou au moins à réfléchir activement sur le projet.

« Si le cluster Auvergne TIC n’avait pas fait ce travail d’impulsion fédératrice, le projet du Bivouac n’aurait pas pu arriver. »

L’année suivante, cela a permis de débloquer les choses : les collectivités ont commencé à s’en emparer, et on a fait des réunions communes entre tous les grands acteurs locaux … jusqu’au fameux Challenge Bibendum de 2014 en Chine, où le vrai go officiel a été donné par les décideurs. Cela s’est concrétisé par la signature de la convention début 2015, puis la mise en place du Bivouac pour janvier 2016. Si le cluster n’avait pas fait ce travail d’impulsion fédératrice, cela n’aurait pas pu arriver.

Comment vois-tu l’avenir du Bivouac pour 2018 … et après ?

Aujourd’hui, il faut consolider et amplifier l’action du Bivouac, c’est une priorité. En particulier, proposer davantage de coaches pour accompagner les porteurs de projets, mais aussi développer les synergies avec les incubateurs en amont, et avec les accélérateurs ou autres structures en aval … Optimiser la synergie entre le Bivouac et les incubateurs**, c’est travailler avec eux pour que le deal flow soit meilleur en quantité et en qualité. Mais le nombre de startups n’est pas un indicateur suffisant : pour être coachée correctement, une startup a besoin de voir son startup manager toutes les semaines et ses mentors chaque mois.

Franck et Frédéric Pacotte, son associé dans MyBus, lors de l’inauguration du Bivouac à l’hôtel de Région. MyBus est hébergée et accompagnée par le Bivouac dans la promo « mobilitech »

En termes de positionnement, tout le monde fait de l’accélération. Le Bivouac est donc en post-incubation, pour aider les entreprises à grandir après. Mais il y a un cap en sortie du Bivouac, quand la startup a 15 ou 20 salariés et qu’elle a fait 1 ou 2 levées de fonds (significatives). Il faut continuer à les accompagner, et le territoire n’est pas prêt à cela – même s’il y a encore peu de projets à ce stade, pour l’instant.

Outre ton engagement sur le territoire, tu portes aussi des projets numériques

Moi, je suis Bourbonnais, et je travaille depuis 20 ans à Clermont, hormis une période de 3 ans dans un centre de ressources Cybermassif à Moulins pour faire de la sensibilisation TPE/PME au numérique, au début des années 2000. Globalement, j’ai toujours été presta dans l’accompagnement digital, et j’ai continué dans ce sens en devenant DGA de Périscope de 2006 à 2010. C’était une expérience super intéressante, orientée “communication digitale”. On est passé de 17 à 45 collaborateurs [pendant cette période] ! Après cela, je me suis associé chez Iris Interactive – autre agence de comm’ digitale, spécialisée notamment dans le e-tourisme. Jusqu’à fin 2016 où j’ai quitté mon rôle opérationnel, tout en restant associé.

« Le numérique, quand il est utilisé correctement, est bénéfique dans 100% des cas ! »

Avec la communication digitale, l’avantage est que tu travailles avec des clients issus de plein de secteurs d’activité. Ça t’amène à penser digital mais de manière transversale : et tu vois que le numérique, quand il est utilisé correctement, est bénéfique dans 100% des cas !

Portrait dans les locaux d’Iris Interactive, à Pascalis. Y avait-il dans l’ordinateur le business model complet de MyBus ?

Ton projet principal est désormais une startup de la mobilité, MyBus. Comment est-elle née ?

[Mon associé fondateur dans MyBus], Frédéric Pacotte, était avec moi à l’IUT GEA*** à Clermont. Il a d’ailleurs fondé Iris à la sortie de l’IUP. On se voyait régulièrement, on restait très proche. De mon côté,  j’avais envie de créer, mais pas ex nihilo, seul. Fin 2010, c’était l’association [avec Frédéric] dans Iris. On faisait des choses innovantes, mais pour des clients. [Petit à petit,] on avait envie de faire des choses en tant que pure player. On a finalement incubé en interne chez Iris le projet MyBus, à partir de 2014.

MyBus cherche à faciliter les transports en commun dans les villes intermédiaires.

On cherchait des thèmes dès 2013. Certains secteurs porteurs dont les smart cities et les transports étaient propices à innover …et on le sentait ! On regardait notamment les applis d’info voyageur sur smartphone : quand je me déplace et que je veux me renseigner sur les transports en commun, il n’y avait pas grand-chose ou rien sur les villes de taille intermédiaire. On a testé, prototypé, et réfléchi au business model … et on s’est orienté vers les titres de transports dématérialisés. Le projet MyBus est devenu une spin off en 2016, et de manière concomitante on a fait une levée de fonds fin 2015 – love money étendu – pour constituer une première équipe avec des développeurs, plus des chefs de projets et chargés de marketing.

Où en est la startup aujourd’hui ?

Aujourd’hui, nous sommes 10 collaborateurs. L’activité est l’édition de l’appli mobile Mybus qui fait du m-ticketing, de l’info voyageur et du communautaire. Concrètement, on propose un guide horaire d’info voyageur dans 50 villes en France (bus, tram, métro) … qui vont de 20 000 à 1 million d’habitants. Pour le m-ticketing, on a commencé début 2017. On a pu signer 10 réseaux fin 2017, 4 étant déjà opérationnels à ce jour dont Saint-Jean-de-Luz, le Puy, ou encore Roanne.

Franck reçoit le prix Auvermoov 2016, en janvier 2017 (deuxième accroupi en partant de la gauche). Depuis, MyBus a été expérimenté sur deux lignes de bus du SMTC.

Notre modèle économique est dérivé de la manière dont on a approché le m-ticketing : les QR codes sur chaque véhicule. L’utilisateur télécharge l’appli, y achète ses titres, et flashe le QR code en montant dans le véhicule ce qui débite un titre. C’est très simple à mettre en œuvre, et le modèle est 100% basé sur la performance : on ne fait pas payer de frais d’installation ni de maintenance, notre rémunération est basée entièrement sur un pourcentage sur les ventes de titres de transports.

MyBus a été également récompensée au CES cette année.

Deux fonctionnalités ont valu un Award au CES 2018 – et nous étions la seule startup française en smart cities ! : le paiement à l’usage, où chaque mois le montant facturé s’adapte à la consommation réelle (unitaire ou abonnement, automatiquement). Mais aussi, l’équivalent du Waze des transports publics. Ici, l’objectif est de créer et fédérer la communauté des utilisateurs urbains dans chacune des villes, pour s’informer mutuellement (sur les retards, les accès handicap et conseils, la fréquentation …). Cet aspect communautaire va être déployé progressivement en 2018 sur 80 réseaux en France, dont les 50 villes déjà signées.

Franck entouré de l’équipe MyBus, avec Frédéric Pacotte complètement à droite. Quelques cernes mais beaucoup de bonheur d’être primés au CES

Et elle a aussi été lauréate Auvermoov 2017****. Quel retour tires-tu de cette expérience ?

J’aimerais que Clermont soit une métropole fer de lance au niveau national pour très rapidement tester les solutions des startups du territoire. Dans tous domaines, et notamment celui de la mobilité. On a le siège de Michelin, on est labellisé French Tech sur ce thème … je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas être une des toutes premières villes précurseurs en France sur l’industrialisation de l’accompagnement de startups autour de la mobilité, et du test and learn hyper rapide !

*qui a remplacé Auvergne TIC puis Numélink comme cluster numérique de la région Auvergne-Rhône-Alpes
**comme Cocoshaker, BUSI, SquareLab
***Gestion des Entreprises et Administrations
****concours de startups sur la mobilité innovante, organisé par le SMTC chaque année, et qui permet aux lauréats d’expérimenter un prototype sur le réseau de transports en commun clermontois


Pour en savoir plus :
le site de MyBus
le site de Iris Interactive
le site de Digital League (ex-Auvergne TIC)
le site du Bivouac
et en bonus, la startup cachée de Franck, Catapulse


Propos recueillis le lundi 12 février 2018 à la Pardieu, réorganisé et parfois reformulé pour plus de clarté, relu et corrigé par Franck
Crédits visuels : Franck Raynaud, Serge Bullo pour le portrait chez Iris, et Damien Caillard – le Connecteur pour le portrait de Une et la photo au Bivouac

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Animation – Pour Franck, il y a toujours eu un noyau dur d’entreprises clermontoises désireuses de participer à des projets territoriaux. Mais pour animer un écosystème local, il faut un dialecte commun. Celui-ci semble se mettre en place depuis quelques années, et les acteurs impliqués sont plus visibles, avec des actions plus efficaces – autour du Bivouac et de l’open innovation notamment.
  • #AuvergneTIC – Franck a présidé le cluster auvergnat du numérique de 2012 à 2016. Sa mission : fédérer et animer les entreprises digitales, mais le peu de moyens en a limité les réalisations. Hormis – notamment – pour l’initiation du projet de Quartier Numérique, qui est aujourd’hui le Bivouac.
  • #Bivouac – en 2014, le cluster avait identifié deux manques sur le territoire : pas d’accompagnement pour les startups après l’incubation, et peu de synergies avec les entreprises classiques. Le projet de « quartier numérique » fut alors présenté aux acteurs publics … qui l’ont ignoré. La solution fut de passer par Michelin et Limagrain, ce qui a motivé les collectivités à s’intéresser au projet. L’impulsion de Auvergne TIC fut donc décisive.
  • #AvenirBivouac – En 2018, le Bivouac doit déployer et consolider son action. Il faut à la fois plus de coaches pour les startups, et une meilleure synergie avec les incubateurs (notamment). Les métriques ne doivent pas reposer uniquement sur le nombre de startups intégrées, mais aussi sur la qualité de leur accompagnement. Enfin, le positionnement doit être affirmé comme de la post-incubation.
  • #Projets – Franck a travaillé 20 ans en Auvergne sur les problématiques d’entreprises numériques : d’abord à Cybermassif Moulins, puis comme DGA de Périscope de 2006 à 2010, enfin comme associé et directeur d’Iris Interactive. Il s’est donc spécialisé en communication digitale, ce qui lui a permis d’approcher les problématiques de différentes entreprises et de différents secteurs.
  • #NaissanceMyBus – Franck était associé chez Iris avec Frédéric Pacotte depuis longtemps. Il souhaitait créer un projet innovant, mais pas forcément seul … d’où le projet MyBus, né en incubation chez Iris puis excubé à partir de 2015.
  • #PitchMyBus – La thématique de la e-mobilité et des smart cities intéressait Franck, qui y voyait de nombreuses opportunités. En particulier, le manque d’informations pour se déplacer en transports en commun dans les villes de taille intermédiaire. Très vite, le business model de MyBus s’est orienté vers la dématérialisation de titres de transport, au-delà de la fourniture d’informations horaires et communautaire.
  • #MyBus2018 – Aujourd’hui, la startup regroupe 10 collaborateurs. Son activité principale est l’édition de son appli mobile, pour le m-ticketing (sur un système simple de lecture de QR Codes dans les bus équipés) et les guides horaires. Ils concernent 50 villes françaises aujourd’hui, plus 10 signés pour le m-ticketing (4 étant opérationnels). Les revenus de la startup sont basés sur le pourcentage de ventes de titres de transports.
  • #CES2018 – MyBus a été primée pour 2 innovations cette année au CES Las Vegas : la tarification adaptable du m-ticketing (bascule intelligente entre le tarif unitaire et les tarifs groupés), et le volet communautaire – le Waze des transports en commun, qui sera déployé sur 2018.
  • #Expérimentation – Franck souhaiterait au final que la Métropole de Clermont se positionne et surtout s’organise pour permettre à des startups de prototyper et tester leurs solutions rapidement et efficacement. Clermont a les moyens de devenir leader, notamment dans le domaine de la mobilité innovante.