Entretien / Jean-François Moreau, dans la place du village

Entretien / Jean-François Moreau, dans la place du village

par Damien Caillard

Les plus anciens se souviennent du Mammouth de la Croix-Neyrat … tant il est vrai que l’hypermarché impose par sa taille. Aujourd’hui, le magasin Auchan Nord trône au coeur d’une galerie commerçante très prisée de ses habitants, mais en même temps délaissée par certains commerçants. En présidant le collectif Sismo* – regroupement d’acteurs locaux tels que le cinéma CGR, VVF Villages le Crédit Agricole, ou encore le cabinet de gestion Cegesma – Jean-François Moreau, directeur de l’hypermarché, souhaite s’engager sur la problématique plus large de la dynamique des territoires Nord et ainsi s’attaquer à ce problème qu’il considère à la fois urbanistique et sociétal.

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La grande distribution est connue pour la mobilité géographique de ses postes. Comment êtes-vous arrivé à Clermont ?

Ici, c’est un magasin que j’ai choisi (…) L’Auvergne est une région qui m’attirait, même si je ne la connaissais pas. [Pourtant,] je suis montagnard dans mes pratiques ! Entre trouver une ville de cette taille avec ce niveau de prestations, très proche de la montagne et de la nature, il n’y a que Clermont et Grenoble pour moi.

Au niveau de [cet] hypermarché, il m’a fortement intéressé. Parce que c’est la place du village. C’est un endroit qui peut paraître, par sa configuration, ringard – car on est sur une structure architecturale des années 70, qui est restée dans son jus. Mais, pourtant, c’est d’une modernité incroyable : [il s’agit] d’un lieu dans lequel les gens se retrouvent tous les jours, avec du culturel – la médiathèque – de l’associatif, du médical, du service et du commerce. On a l’incarnation de ce que les clients attendent de leur ville.

Au niveau de [cet] hypermarché, il m’a fortement intéressé. Parce que c’est la place du village.

Vous constatez malgré tout, amèrement, que plusieurs boutiques du centre commercial baissent leur rideau …

Le centre était fonctionnel, mais il y a un certain délitement aujourd’hui : des praticiens quittent l’espace médical, les commerces et services ne vont pas assez loin à mon sens – on pourrait avoir des services publics, une garderie, un fleuriste, une agence d’intérim, une antenne de Pôle Emploi, pourquoi pas un bureau de poste … la réflexion n’a pas été assez poussée. Et l’architecture et l’équipement ne sont pas en phase avec la modernité de l’approche.

Au coeur de cet ensemble commercial, vous dirigez l’hypermarché Auchan Nord. Qu’est-ce que cela implique ?

Ma responsabilité consiste à assurer le bon fonctionnement de la structure avec ses 230 collaborateurs. Le principal sujet est l’animation quotidienne de mon équipe : c’est mon principal boulot ! Je dois avoir des collaborateurs qui soient bien dans leur travail, qui comprennent le sens de ce qu’on fait, qui arrivent à se projeter collectivement et individuellement dans ce qui se passe sur le site. C’est vraiment le plus important.

Qu’entendez-vous par la notion de “sens” dans la grande distribution ?

Le sens de ce qu’on fait : on a une vocation de service, qu’on appelle distribution, mais c’est un service qui est en train de muter. Le modèle historique des hypermarchés, qui était de vendre en masse des articles les moins chers possible, ne correspond plus à ce que l’on doit créer pour demain.

On doit [donc] faire en sorte que le client ait le choix, de s’alimenter avec les produits les plus sains possibles, produits à proximité, et en plus dans lesquels il prend du plaisir : ce qu’on appelle le bon, le sain, le local. On doit faire en sorte d’amener ce changement dans notre action à tous. C’est long, très long, car l’hypermarché ne vit pas en vase clos : autour de nous, certaines productions n’existent pas ou peu, [et il] faut [les] imaginer. C’est donc la problématique de l’oeuf et de la poule.

Est-ce ce qui motive le caractère territorial de votre action, au-delà de la direction de l’hypermarché ?

On essaye d’être au plus près possible de ce maillage local : je suis dans l’équipe “Bravo l’Auvergne”, qui peut être un accélérateur de production. L’an dernier, par exemple, un producteur de lentilles bio a pu être mis en contact avec nous (le monde du commerce), [ce qui l’a mis] directement sur la bonne voie.

[A la même période, nous avons] été contacté[s] par l’équipe du Projet Alimentaire Territorial, qui essaye de coordonner la production alimentaire autour de Clermont. Et ça va loin, jusqu’au Livradois ! Il manque 4000 hectares, je crois, de production vivrières, et il faut développer ces productions. Mais c’est aussi une problématique de préservation de terres arables. Aujourd’hui, si on trace la carte de production, on doit éliminer les monocultures intensives autant que l’emprise urbaine. Il reste finalement une toute petite bande utilisable … à terme, il faudrait réorienter la destination de certaines parcelles.

Mon travail c’est aussi cela. C’est à la fois égocentrique, puisque c’est l’objectif commercial de l’hypermarché mais c’est aussi le bien commun. On aligne les objectifs des clients, des collaborateurs, de l’entreprise et du territoire.

Vous voyez donc loin sur le territoire, mais prenez aussi en compte la réalité et l’image des quartiers environnants.

Il y a vraiment deux angles d’attaque pour moi : d’abord, toute la réflexion de la ville sous un angle urbanistique, d’équipement, d’aménagement … sous-tendue plus ou moins bien par la définition des usages; et un autre sujet, (…) le décalage d’image entre la vraie vie de cette zone géographique et ce que les Clermontois en perçoivent.

Le mot « quartier » est finalement très clivant, surtout quand on ajoute “quartier les Vergnes » « quartier Champratel » … à Clermont, on a tendance à raisonner par petites briques, alors qu’on est dans un même territoire, avec une histoire commune – qui peut être lourde – mais qu’il faut préciser pour remettre dans le contexte.

Quel est le dynamisme de ces quartiers ? Quels en sont ses principaux acteurs ?

Je préfère la notion de territoire [à celle de quartier], pas au sens de périmètre mais au sens de terroir. Et c’est un terroir commun : il y a 18 000 habitants à proximité … [et] beaucoup d’associations de quartier me disent que c’est similaire à de belles villes en Auvergne ! Il y a un aspect enracinement qui date des années 1950-1960, [quand] le quartier était très moderne. Des gens sont là depuis longtemps, et c’est leur force.

Ici, c’est un gros village, au sens de maillage des habitants : on est dans un des endroits du département avec le plus d’associations et des membres très engagés – un endroit où l’engagement citoyen est réel. Il peut être boosté par le fait que les « quartiers nord » ont une mauvaise image dans Clermont, ce qui est [paradoxalement] un élément fédérateur. Pour certains d’entre eux, c’est même de l’ordre de la mission. Par exemple, les présidents de comités de quartier, les clubs de sports, les éducateurs, les proviseurs et les professeurs … tous ont le sentiment de faire quelque chose qui les dépasse. Et c’est (…) extraordinaire.

Vous êtes finalement au contact direct des habitants. Comment analysez-vous leurs attentes ?

Que veulent les gens ? Cesser d’utiliser leur véhicule, gagner du temps, retrouver du lien, et dans leur consommation être en phase avec leurs valeurs. Ce sont les tendances lourdes. Ensuite, comment on choisit son lieu de vie, [comment on] s’y déplace, [on y] consomme ? Quand on a cette réflexion, naturellement on se rapproche du coeur de ville, [on] abandonne la voiture, [on va] plutôt à l’épicerie bio du coin …

Pour moi, il n’y a pas de décalage entre la volonté de reconnecter l’hypermarché à ces valeurs, et les choix d’habitants du centre-ville. Quels éléments supplémentaires peut-on proposer ici pour faire venir les Clermontois du centre-ville, par le tram ? Ce qui a été fait dans le quartier répond en partie, notamment pour des habitants par exemple de la Glacière. Aujourd’hui, parce que la « normalisation » n’a pas été faite, les gens ne viennent pas suffisamment.

La tendance est-elle en train de s’inverser, selon vous ?

En termes d’urbanisme (…), les objectifs, les investissement s’inscrivent dans une trajectoire très positive dans le quartier : on a amené du loisir, du transport doux, on a connecté la ville à cette zone par plein d’aspects …

Le point insuffisamment travaillé, c’est l’emploi. (…) En plus, la problématique commerciale est réelle sur tout Clermont : la densité commerciale alimentaire y est trop forte ! Les tendances de consommation sont en pleine mutation, et il faut du temps pour s’y adapter. C’est pourquoi il est urgent de contrôler le développement anarchique de ces surfaces, afin de s’assurer d’une bonne corrélation entre l’offre et la demande.

Et en même temps il y a un déséquilibre avec certains quartiers, comme la butte centrale. Et, autour de Clermont, il n’y a quasiment rien ! Pourtant, le Puy-de-Dôme a la même densité commerciale qu’en France. Cela veut dire que tout est concentré à Clermont.

Aujourd’hui, en ce début 2019, votre levier d’action passe par un collectif d’entrepreneurs locaux : Sismo.

[C’est] ce que je trouve important : il y a beaucoup de dispositifs présents sur Clermont pour accompagner la création d’entreprise. Je suis dans le comité d’agrément d’Initiative Clermont  Agglo, mais il y en a bien d’autres !

Ce qui manque, c’est de travailler sur les besoins complémentaires, sans sur-équiper ce qui existe déjà. On ne connaît pas assez les attentes des habitants, et quand on les connaît, il n’y a pas assez de liens qui se créent. Parfois, les modèles économiques sont compliqués – par exemple avec les crèches. Idem avec les praticiens médicaux qui ne trouvent pas de relève quand ils partent à la retraite.

On ne connaît pas assez les attentes des habitants, et quand on les connaît, il n’y a pas assez de liens qui se créent.

C’est pourquoi les associations d’entreprises qui travaillent à revaloriser et redynamiser sont très importantes. Dans ce cadre, Sismo  est une initiative de rencontres et interconnaissance des acteurs du quartier, un outil de communication pour parler des problématiques locales. Il est né à la toute fin 2018 et vise à regrouper trois types d’acteurs : les institutionnels, les commerçants et les citoyens, qui se réunissent dans un afterwork mensuel. Il sera intéressant de suivre son développement en 2019, et ce qu’il apportera au territoire et à ses habitants.

Pour en savoir plus :

la page Facebook du Collectif Sismo

Entretien réalisé le vendredi 21 décembre par Damien Caillard

Crédit photo : Damien Caillard, le Connecteur

 

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