Entretien / Jean-Marc Monteil, pour une stratégie de territoire

Entretien / Jean-Marc Monteil, pour une stratégie de territoire

Par Damien Caillard
et Cindy Pappalardo-Roy

Jusqu’en 2018 existait le Conseil de Développement du Grand Clermont. Cette structure relativement informelle, sorte de think tank, réunissait des acteurs publics et privés autour des enjeux de notre territoire, et en particulier son développement économique. Jean-Marc Monteil était à sa tête : Docteur en sciences psychologiques et sociales et Docteur d’Etat ès Lettres et Sciences Humaines ancien président de l’université Clermont 2, ancien Recteur des Académies de Bordeaux et d’Aix-Marseille et ancien Directeur Général de l’Enseignement Supérieur français, il est actuellement chargé d’une mission interministérielle sur le numérique. Il milite toujours pour son Auvergne natale, même si le Conseil de Développement a pris fin. Son credo : » L’Auvergne a un énorme potentiel dans la Grande Région mais ne le réalisera que par une vraie stratégie collaborative de territoire.

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Quel regard portes-tu sur l’écosystème local?

La dynamique territoriale repose sur des gens particulièrement dynamiques avec un vrai potentiel d’engagement entrepreneurial, culturel ou scientifique, et dans notre territoire ils sont nombreux. Mais il y a aussi un relatif déficit d’organisation collective de ces compétences. Nous manquons de stratégies fortement structurantes. 

C’est pourquoi l’approche doit être collaborative. Je ne crois pas aux hommes ou aux femmes providentielles. Notre territoire est à hauteur d’individus.  Tout le monde se connaît, c’est une chance qui permet d’avoir des interactions assez denses et qualitatives mais ces interactions doivent  déboucher plus souvent sur des organisations structurées. 

La dynamique territoriale repose sur des gens dynamiques avec un vrai potentiel d’engagement entrepreneurial, mais nous manquons de stratégies structurantes ; c’est pourquoi l’approche doit être collaborative.

Nous sommes une assez grande puissance potentielle avec de grandes et belles entreprises, un dispositif universitaire parfaitement respectable, des infrastructures et des services de santé de qualité.  La question est alors celle de réaliser « l’intégrale » de ces ensembles pour rendre plus visibles nos forces et affermir nos positions.  Il y a en effet un paradoxe entre notre potentiel et la reconnaissance de son expression.

Comment illustrer ce paradoxe?

Si j’ai abandonné le Conseil de Développement, c’était en partie pour cette raison. Nous avons donné pendant cinq ans de notre temps pour contribuer à à la construction d’un territoire de projet, et à la porter collectivement. La faiblesse de l’écho a eu raison de nos engagements. Pourtant, dans ce conseil de développement, les qualités des uns et des autres étaient fortes mais les relais n’ont pas fonctionné. 

Cela se retrouve à plusieurs niveaux. Par exemple dans le domaine de l’agriculture et de l’agro-biologie nous avons de vrais fleurons : le Biopôle, Limagrain, la filière bovine, l’INRA, les écoles d’ingénieurs… Nous avons aussi de très bons experts dans ces domaines. Transformée en force collective, ces secteurs devraient faire de nous la puissance reconnue de la grande Région et donc une force de structuration étendue. Nous devrions en piloter les dispositifs institutionnels.

Quel exemple d’une ville qui réussit à relever ce genre de challenge?

Grenoble est un exemple intéressant. Elle a des atouts différents comme l’or blanc des Alpes, les nanotechnologies mais ce qui a fait la force d’un site c’est de se constituer comme une référence incontestable dans un ou plusieurs domaines. Au delà de l’impact historique des jeux olympiques, Grenoble a, par exemple, construit une « puissance scientifique à partir de quelques choix judicieux et bien épaulés qui la rende sponténément visible dans l’espace national et international Nous n’avons rien à lui envier. C’est pourquoi nous devons jouer plus collectif pour devenir à notre tour, sur nos forces spécifiques, une référence de premier ordre. 

La mobilité des transports est le thème de notre dossier spécial du mois… Quel est ton avis sur la question en Auvergne?

En termes de mobilité, nous n’avons pas eu de stratégie pertinente… Pas de TGV, plus de hub aéroportuaire. Être dans la grande région devrait nous conduire à militer pour un aéroport véritablement international à Lyon, avec un aéroport national de type hub adossé à Clermont avec une liaison ferroviaire rapide entre les deux villes.

En termes de mobilité, nous n’avons pas eu de stratégie pertinente, mais cela ne justifie pas de ne pas avoir d’ambition.

Nous en sommes loin, mais cela ne justifie pas de ne pas avoir l’ambition de le réaliser et s’y atteler. Nos infrastrutures le permettent et l’appartenance à la deuxième région de France ouvre plus grandes les portes de l’Europe à l’Auvergne. Cela d’autant que l’axe autoroutier Nord / Sud qui est le nôtre double celui de la vallée du Rhône et peut ainsi bénéficier des grandes transhumances et faciliter notre visibilité.

Les entrepreneurs sont au coeur de cet écosystème d’innovation en Auvergne…

Je le redis, il y a ici des gens de grande qualité pour qui le travail est une valeur essentielle et qui montre un engagement et une créativité remarquables associés à de belles voire de très belles réussites. Aussi faut-il concevoir les dispositifs pour que cela diffuse et irrigue plus largement notre territoire et l’ensemble régional et, parfois, bouscule un peu notre confort à l’abri des volcans. L’ambition doit alors aussi être collective pour faire valoir nos forces et nos compétences avec vigueur et combler un certain type de retard structurel. 

La responsabilité des grands acteurs est de favoriser le développement du réseau industriel, et la montée en puissance des jeunes.

Que peuvent faire les entrepreneurs dans ce cadre? Au-delà des grandes artères industrielles (Michelin et beaucoup d’autres…) et parfois à partir d’elles, il convient de créer des « dérivations » densifiant le réseau industriel. Les jeunes entreprises sont au cœur de cette nécessité. L’avenir leur appartient. La responsabilité des grands acteurs, privés comme publics, est de favoriser le développement de ce tissu, et la montée en puissance des jeunes.

Quel est ton parcours, tes origines?

Je suis né en Auvergne, dans un petit village aux confins du Puy-de-Dôme et du Cantal, dans un endroit un peu rude. J’ai une dette à l’endroit de l’école républicaine. Sans elle je serais resté dans mon village… Pour moi, rien n’était acquis : grâce à certains instituteurs qui m’ont « porté », j’ai découvert un monde que je ne connaissais pas, ce qui m’a fourni une motivation constante non pour être devant les autres, mais pour voir jusqu’où je pouvais aller dans un environnement perçu comme hostile car culturellement étranger.

Ce qui m’a conduit à préférer la hiérarchie des compétences et des responsabiltés à la hiérarchie seulement statutaire. J’en ai tiré la leçon qu’il faut sans doute s’attacher à dépasser nos propres inhibitions liées à notre histoire et à notre culture pour avoir de l’ambition aussi pour les autres. Je crois au travail et au progrès par la confrontation d’expertises, même rude. Le dépassement de soi est sans doute à ce prix

Le numérique est presque omniprésent dans le monde de l’innovation ; comment l’appréhendes-tu?

Je n’en suis pas un spécialiste au sens purement technologique. Mais j’ai beaucoup travaillé sur la digitalisation et ces conséquences comportementales. Dans le cadre de la Chaire que j’ai occupée ces dernières années au CNAM à Paris, j’avais élaboré un enseignement dans ce domaine. Ce qui m’a conduit à accepter une mission inter-ministérielle sur le numérique et l’éducation.

La « digitalisation du monde » est en cours, et elle a des conséquences comportementales importantes. Elle modifie nos comportements psychologiques, cognitifs, d’apprentissages, relationnels, et souvent de manière majeure, aussi faut-il s’en préoccuper à la fois scientifiquement et pour la formation des hommes et des femmes. 

La « digitalisation du monde » est en cours, et elle a des conséquences comportementales importantes.

Par ailleurs, le numérique est à la source d’une nouvelle économie où la matière première réside dans les données personnelles. C’est un enjeu considérable : économique bien sûr mais aussi politique et éthique. En forme de demie boutade peut-on envisager que demain les citoyens vont prendre en main leurs données, créer l’OPEP des données personnelles et générer une crise économique  du type de celle de 1974… fiction ?

Quel sera pour toi l’impact de la digitalisation sur notre monde?

Déjà, l’organisation du travail est profondément modifiée : la verticalité héritée du taylorisme est en train de s’infléchir vers les espaces réticulaires. Les compétences de demain ne sont pas toutes celles d’hier : auparavant, le travailleur avait une expertise technique, chacun avait son poste. Demain, il s’agira de résoudre des problèmes collectifs. Demain, les compétences seront  plus d’ordre collaboratif que de logique d’exécution.

Les compétences de demain ne sont pas toutes celles d’hier. Elles seront alors plus d’ordre collaboratif que de logique d’exécution.

Au niveau des cadres, c’est plutôt facile, mais plus on descend dans la hiérarchie, plus on se heurte à une logique d’exécution verticalisée. Cela impose donc une exigence de formation nouvelle pour les opérateurs, qui doivent développer des compétences à interagir, dialoguer… Le travailleur sera un travailleur cognitif adossé à une compétence technique rapidement évolutive. Bref , les enjeux de formation sont les vrais enjeux de demain pour le numérique. Cela indépendamment des enjeux technologiques et scientifiques liés, par exemple, aux plateformes du futur. 

Ma mission s’inscrit dans ce cadre et se déploie sur le territoire nationale  dans 10 académies de 5 régions et dans 110 lycées professionnels où s’expérimente le principe de « se former ensemble pour travailler ensemble ». La démarche est inscrite dans la recherche d’une interdépendance positive dans l’univers de la résolution de problèmes. Ce qui signifie que l’expertise de chacun est nécessaire à la résolution collective des problèmes. Au-delà de la recherche de l’efficacité professionnelle, la reconnaissance d’une égale dignité des contributions, quel que soit le niveau d’expertise de chacun, constitue l’indispensable dimension humaine des activités productives, surtout dans le monde digital..


Entretien réalisé par Damien Caillard. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy, puis relus et corrigés par Jean-Marc.
Visuels enregistrés via Google Images sauf portrait de Une, photo atelier Connecteur par Damien.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Écosystème – Le point de vue de Jean-Marc sur l’écosystème local : « La dynamique territoriale repose sur des gens dynamiques avec un vrai potentiel d’engagement entrepreneurial, mais il y a un relatif déficit d’organisation collective de ces compétences ; c’est pourquoi l’approche doit être collaborative ».
  • #Paradoxe – Il y a un paradoxe entre le potentiel de l’Auvergne et la reconnaissance de son expression. Cela se retrouve à plusieurs niveaux : il y a de très bons experts dans les domaines de l’agriculture, des grandes écoles, etc. Transformée en force collective, ces secteurs devraient faire de la région la puissance reconnue de la grande Région et donc une force de structuration étendue.
  • #Mobilité – En termes de mobilité, Jean-Marc pense qu’il n’y a pas eu de stratégie pertinente : pas de TGV, plus de hub aéroportuaire, etc. Mais cela ne justifie pas de ne pas avoir l’ambition de le réaliser et s’y atteler, les infrastructures auvergnates le permettent et l’appartenance à la deuxième région de France ouvre plus grandes les portes de l’Europe à l’Auvergne.
  • #Entrepreneurs – Les entrepreneurs auvergnats montrent un engagement et une créativité remarquables associés à de belles voire de très belles réussites. Aussi faut-il concevoir les dispositifs pour que cela diffuse et irrigue plus largement le territoire et l’ensemble régional. La responsabilité des grands acteurs est de favoriser le développement du réseau industriel, et la montée en puissance des jeunes.
  • #Numérique – D’après Jean-Marc Monteil, la « digitalisation du monde » est en cours, et elle a des conséquences comportementales importantes : elle modifie les comportements psychologiques, cognitifs, d’apprentissages, relationnels… Par ailleurs, le numérique est à la source d’une nouvelle économie où la matière première réside dans les données personnelles. C’est un enjeu considérable : économique, politique et éthique. 
  • #Digitalisation – L‘organisation du travail est profondément modifiée : la verticalité héritée du taylorisme est en train de s’infléchir vers les espaces réticulaires. Les compétences de demain ne sont pas toutes celles d’hier ; demain, elles seront  plus d’ordre collaboratif que de logique d’exécution. Le travailleur sera un travailleur cognitif adossé à une compétence technique rapidement évolutive. Les enjeux de formation sont les vrais enjeux de demain pour le numérique.