Entretien / Pour Justine Lhoste, c’est l’expérience qui compte

Par Damien Caillard
avec Cindy Pappalardo-Roy


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“Free-lance engagée” décrirait bien le caractère de Justine Lhoste. Très présente dans l’écosystème clermontois depuis son retour du Québec en 2015, elle a développé une approche particulière de l’implication à moyen/long-terme dans plusieurs initiatives locales – comme le Bivouac, plusieurs start-ups ou agences de marketing numérique – tout en restant indépendante. Elle a aussi su lancer et développer le fameux Startup Weekend dans notre ville, bel évènement qui a dynamisé l’écosystème. Et, aujourd’hui, Justine est l’ambassadrice France Digitale sur Clermont.

Tu as une orientation principale “marketing digital”. Comment y es-tu parvenue ?

J’ai fait une fac LEA anglais-italien à Clermont et un semestre en Irlande avant d’entrer à l’ESC Grenoble en 2010. Naturellement, je me suis portée vers le marketing et la RSE : le “slow management”, des trucs complètement décalés en ESC ! On parlait de décroissance, d’idées peu habituelles. J’avais aussi pris un cours de management de start-ups. J’ai enchaîné sur une Summer School à Melbourne, puis une année de césure chez Michelin en market intelligence à la ligne produits poids lourds.

Quelle expérience as-tu acquise chez Michelin ?

J’ai adoré faire des études de marché ! Ma voisine de bureau était “customer experience manager”, un poste très récent. J’ai tout de suite adhéré à cette approche. J’ai pu m’intégrer dans une équipe qui a été très accueillante, sans doute parce que j’étais curieuse et débrouillarde. C’était la croisée des chemins : on parlait marché, clients, mais aussi géopolitique, infrastructures, mécanismes structurants… Cette expérience chez Michelin m’a rendue plus mature et m’a ouvert des perspectives : j’avais une meilleure vision du corporate. Le fait de (…) vivre [le job] l’a dédramatisé.

Tu as aussi développé dans tes études le côté international …

J’ai passé un MBA en marketing à l’université Laval de Québec. Je tenais à être dans la vraie société nord-américaine, et pas uniquement dans l’entre-soi des étudiants. J’ai vraiment pu adopter le mode de vie québécois : les cours, trois jobs, plus le sport ! Avec le recul, c’est ça qui m’a permis de rester par la suite au Québec : je me suis rendue compte que j’avais cette forte capacité d’adaptation. Je me fondais dans le paysage, les gens ne percevaient pas que j’étais étrangère.

« Je me fondais dans le paysage, les gens ne percevaient pas que j’étais étrangère. « 

J’ai aussi pris conscience de l’importance du réseau, qui a une image plutôt “négative” en France – celle du “piston” – alors que, là-bas, le bénévolat est capital. Cela m’a permis de m’impliquer, d’être dynamique, et donc d’être référée sans cesse.

Comment s’est passé ton retour en France ?

Je suis revenue à Clermont en 2015, pour des raisons personnelles. En rentrant, j’ai cherché un environnement de travail similaire à celui du Québec. Quand j’ai dit que je rentrais – à l’inverse de la mode croissante – en France, à Clermont et en free-lance dans le marketing et dans les start-ups, les gens se posaient des questions ! Mais j’avais confiance dans ce que j’allais trouver.

C’est là que tu as voulu “importer” un nouvel événement sur Clermont ?

J’ai utilisé le Startup Weekend pour ça, je l’assume ! Je me suis dit qu’organiser une initiative dans le monde de l’innovation clermontois contribuerait à l’écosystème, mais me permettrait aussi de me faire connaître, et de connaître rapidement les acteurs clés. J’ai postulé à distance pour décrocher la licence, j’ai “recruté” une amie sur place et en novembre 2015, le premier Startup Weekend Clermont a eu lieu.

Comment s’est passée la première édition ?

Peu de gens connaissaient le principe ici, il fallait partir de zéro : trouver un lieu, des partenaires, des mentors, des participants… C’était un travail d’équipe, et de nombreuses personnes ont contribué au projet. J’arrivais vraiment avec l’énergie que les gens qui vont en Amérique du Nord sentent parfois : tu ne te poses pas de question, tu le fais parce que c’est cool et que ça va marcher ! Et ça, c’était peut-être un peu détonnant dans le paysage local.

« Tu ne te poses pas de question, tu le fais parce que c’est cool et que ça va marcher ! »

Chaque personne a joué son rôle, mais le soutien de Maria Gonzalez, d’Accenture, qui s’est engagée comme sponsor, a vraiment fait la différence pour que ça ne soit pas un événement “bricolé”. Ce qui lui a plu, c’est aussi que l’événement était porté par des filles, et cet accueil m’a encouragé pour me dire : “c’est possible de bosser dans le monde des start-ups”.

Justine surveille le bon déroulement du Startup Weekend Clermont 2016, seconde édition, à l’ESC Clermont.

En 2018, c’est Manon Capitant* qui va organiser le Startup Weekend. Comment gères-tu la transition ?
Après trois éditions, je souhaite passer la main car je ne veux pas que la motivation baisse, donc j’arrête avant ! Et c’est sain qu’un événement change de mains, même si je bosse encore dans l’équipe – sur la com, notamment. C’est un beau challenge : faire en sorte que Manon ose modifier et déconstruire quelque chose que j’ai fait. Je suis disponible pour aider, mais le but est qu’elle réinvente l’événement à sa manière ! Enfin, il y a le fait que c’est très chronophage, et j’ai envie de faire autre chose.

Cette envie de vivre plusieurs expériences reflète-t-elle ta façon de travailler ?

J’aime beaucoup travailler en équipe. Électron libre, oui, mais en sentant une vraie collaboration avec les gens avec lesquels je travaille. Cela peut peut-être donner l’impression que je suis un peu dispersée, mais cet aspect me caractérise fortement. Avoir un sentiment d’appartenance m’a toujours plu. Je suis free-lance mais j’aime accompagner sur la durée : souvent, je travaille avec des équipes early stage dans l’innovation, et je suis le “maillon” business qui reste avec eux jusqu’à ce qu’ils soient mûrs sur ce point ; par exemple, avec Bovimarket, je suis restée [dans l’équipe] pendant un an à raison de deux jours par semaine.

Comment as-tu travaillé avec le Bivouac ?

Oui, à mon retour en France j’avais postulé au Bivouac pour le poste de communication mais quand je suis venue à l’agence de recrutement, la recruteuse m’a ri au nez et n’a même pas voulu prendre en compte mon CV. Est-ce parce que j’avais 25 ans à l’époque ? Pourtant, j’avais une vraie expérience professionnelle, y compris avec des grands groupes.

« Avoir un sentiment d’appartenance m’a toujours plu. Je suis free-lance mais j’aime accompagner sur la durée. »

Je n’ai donc pas pu entrer dans l’équipe à ce moment-là, mais Benoît Membré a gentiment proposé de m’associer au cotech** communication et animation, organisé avec certains membres fondateurs et partenaires du Bivouac. J’ai donc pu assister à la mise en route de tout cela, puis j’ai travaillé avec Clément [Posada] sur l’inauguration. Et, en février 2017, j’ai rejoint l’équipe à temps partiel pendant un an.

Lors du photocall du premier Democamp, Justine assez à l’aise au milieu de l’équipe du Bivouac de l’époque

De la même manière, tu as intégré l’équipe du Damier ?

En 2016, j’ai été approchée par Emmanuelle Perrone et Nathalie Miel pour accompagner le développement économique du [Damier] ; j’y ai travaillé trois jours par semaine pendant six mois. C’était ma première expérience dans un cluster, dans une structure sous-staffée avec beaucoup d’enjeux.

Cette expérience m’a permis de voir l’écosystème sous un autre angle et de mieux comprendre les difficultés [d’y] monter des projets, soutenus par des financements à renégocier tous les deux ou trois ans. J’ai compris le poids de l’administratif dans ce genre de structures. Côté réseau, c’est à la fois une force mais aussi une animation difficile : comment impliquer les gens dans des projets collaboratifs ? Chacun est chef d’entreprise, très booké, et même avec de la bonne volonté ce n’est pas facile. Bref, j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour les personnes qui portent ces réseaux !

D’une manière globale, que penses-tu de l’écosystème clermontois ?

Il faut être conscient de ses réalités : aujourd’hui, de nombreuses initiatives se lancent, sur l’UX notamment – c’est super ! Mais il peut y en avoir trop. Je l’ai vu dans la ville de Québec, avec une phase d’explosion d’initiatives, qui aboutissent à trois événements par semaine, toujours avec les mêmes personnes ; cela [génère] une forme de sélection naturelle, où certaines initiatives finissent par se regrouper. Je trouve qu’on est à un stade où il faut essayer de travailler avec les acteurs en place pour ne pas se cannibaliser – même s’il faut toujours lancer des initiatives.

« Pionnière » (bénévole) d’Auvergne Nouveau Monde, Justine a participé et continue à soutenir de nombreux Uphéros.

Tu es maintenant “ambassadrice” France Digitale sur Clermont. Pourquoi as-tu choisi cette mission ?

On me demande souvent si je veux repartir, au Québec ou ailleurs. Mais je pense qu’il faut au moins dix ou quinze ans pour qu’un écosystème se structure de manière efficace. Olivier Bernasson le disait à la dernière Connect’Heure*** : on a bien avancé mais il reste beaucoup de chemin à faire. C’est pour cela que je reste et que je m’implique avec France Digitale : un des risques, c’est de rester dans l’entre-soi clermontois. Et il faut être proactif pour s’informer à l’extérieur et se faire connaître. Le contact avec d’autres entrepreneurs, et surtout avec des investisseurs, est primordial dans ce processus.

Que t’ont apporté toutes ces expériences post-Québec ?

Pour moi, le principal, c’est “cut the bullshit” : la théorie ça ne sert pas à grand chose, c’est l’expérience qui compte ! Il faut aller à l’essentiel, mais en tant qu’entrepreneur, on veut parfois faire plein de choses en même temps. La vision c’est une chose, mais qu’est-ce qu’on fait demain pour l’atteindre ? J’essaye au maximum de garder les pieds sur terre. Je ne veux pas casser les ambitions, mais faire les choses de façon cohérente et progressive, tout en sachant pourquoi on les fait. C’est un pendant du monde des start-ups : on communique beaucoup, mais on a parfois intérêt à faire son bonhomme de chemin, et le résultat parlera.

Tu as accumulé un nombre d’expériences impressionnant. Qu’en retires-tu à ce jour ?

J’ai évolué. Parce que je me connais mieux, mais aussi parce que la dernière année était plutôt difficile. J’avais postulé pour être startup manager au Bivouac, puis j’ai décidé de prendre un peu de recul et de voir autre chose. J’ai donc rejoint Yes It Is, sur le projet Revive****, qui m’apparaissait comme un vrai challenge pour sortir de ma zone de confort mais qui, au final, ne m’a pas correspondu.

« Pour moi, le principal, c’est “cut the bullshit” : la théorie ça ne sert pas à grand chose, c’est l’expérience qui compte. »

Cependant, ça a confirmé ma volonté de travailler en équipe, de manière collaborative. Pour moi, c’est une affaire de personnes avant tout : je veux travailler de manière saine, intègre, transversale… J’ai par exemple compris que je n’étais pas à l’aise dans un environnement très politique. On peut ne pas être d’accord avec ce type de décisions et les tolérer. Mais, parfois , ça va à l’encontre de tes valeurs, et là ça devient très dur.

Et à l’avenir ?

J’ai plein d’idées pour la suite, et j’aimerais pourquoi pas lancer Hacking Health à Clermont : c’est un hackathon qui a pour objectif d’améliorer l’expérience des patients et du personnel hospitalier, soignant et non soignant. On verra si ça se concrétise !

Temps libre

Pour le moment, en plus de mon travail de freelance, je suis une formation agricole en spécialisation équine à Roanne, qui va durer 9 mois. C’est un moyen de me professionnaliser dans un domaine qui me passionne : les chevaux. [Il s’agit d’]une autre facette de ma vie, qui est sans doute liée à mon côté émotif et empathique. C’est vrai que je m’attache beaucoup aux gens qui m’entourent, et je suis toujours triste, lorsque je termine des projets, de quitter des collègues que j’adore. Par la suite, j’utiliserai peut-être cette expérience pour me lancer en tant qu’agricultrice ou dans les sports équestres, ou pourquoi par pour travailler avec des startups Agritech. C’est une corde à mon arc supplémentaire et ça me passionne, donc c’est 100% positif !

*Manon est chargée de mission à l’incubateur SquareLab de l’ESC
**comité technique, groupe de travail thématique au Bivouac
***rendez-vous trimestriels organisés par le Connecteur, où un acteur de l’écosystème est interviewé en direct
****disque connecté proposé par Yes It Is et primé au CES Las Vegas


Pour en savoir plus :
la page Facebook du Startup Weekend Clermont 2018, dont nous sommes partenaires média


Entretien réalisé le 11 octobre 2018 à la Pardieu. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité, puis relus et corrigés par Justine.
Photo de une, du Uphéros et du Startup Weekend par Damien Caillard pour le Connecteur ; autres visuels fournis par Justine (photo Bivouac par Fanny Reynaud).

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #MarketingDigital – Justine s’est « naturellement portée vers le marketing et la RSE », en suivant une formation business et start-ups à Grenoble et Melbourne. Par une année de césure chez Michelin, elle a découvert le market intelligence et l’expérience client. Une première confrontation à la fois aux marchés et à ses mécanismes, et une manière de « dédramatiser le corporate »
  • #InternationalUne expérience marquante pour Justine fut son séjour à Québec, d’abord pour un MBA en marketing à l’université Laval. Elle a choisi d’adopter le mode de vie des vrais Québécois, multipliant les jobs et activités en parallèle. Elle y a développé une forte capacité d’adaptation, a pu s’impliquer en bénévolat et a pris conscience de l’importance du réseau. Et cela lui a donné confiance en elle.
  • #StartupWeekendDe retour à Clermont en 2015, Justine souhaite s’impliquer dans l’écosystème d’innovation en fort développement. Elle a l’idée d’adapter le Startup Weekend en une déclinaison locale. Partant de zéro, elle a pu mener trois éditions, réunissant équipes, participants, mentors, partenaires … et lui prouvant qu’elle « pouvait travailler dans le monde des start-ups ». En 2018, elle passe la main à Manon Capitant tout en restant dans l’équipe d’organisation.
  • #TravailEnEquipe – Ces expériences ont montré à Justine qu’elle était très attachée au travail en équipe, tout en gardant sa liberté. Son approche originale de « free-lance intégrée » consiste à passer plusieurs mois au sein des équipes, pour suivre un projet ou le développement d’une structure en mode « accompagnement ». En particulier, aider des équipes early stage à grandir sur le volet business.
  • #ExpériencesClermontoises – Ainsi, Justine a travaillé auprès de l’équipe du Bivouac pendant plus d’un an sur l’événementiel, le marketing et la communication. Elle a aussi accompagné le Damier en mode « cluster », comprenant l’importance et la difficulté d’animer un réseau à travers des projets collaboratifs. Elle a aussi travaillé avec des start-ups clermontoises comme Yes It Is ou Bovimarket.
  • #EcosystèmeLocal – Faisant le parallèle avec son expérience québecoise, Justine constate et apprécie le lancement de nombreuses initiatives sur Clermont. Mais elle a peur qu’une forme de « retour de bâton » ait lieu, quand trop d’événements se phagocytent. A terme, une forme de sélection naturelle peut opérer. Néanmoins, un travail en commun pour optimiser l’écosystème serait bienvenu, selon elle. Il faut une dizaine d’année pour qu’un écosystème se structure, d’où son travail actuel avec France Digitale.
  • #CutTheBullshit – « La théorie ne sert pas à grand-chose, c’est l’expérience qui compte » résume Justine. Même si un entrepreneur doit mener dix projets en même temps et être ambitieux, il doit aussi viser l’essentiel, savoir comment atteindre sa vision. Attention à ne pas trop communiquer sans se concentrer sur le résultat, qui est bien plus parlant.
  • #ProjetsDAvenir – Toujours beaucoup de projets pour Justine, dont l’envie de créer une déclinaison clermontoise de Hacking Health. Et, aussi, une orientation personnelle différente et originale, avec une formation agricole en spécialisation équine. Justine est en effet passionnée de chevaux, ce qui selon elle traduit son côté « émotif et empathique ». Une expérience supplémentaire, passionnante pour elle et donc forcément bénéfique.