Entretien / La force des idées selon Lionel Faucher

Par Damien Caillard
avec Cindy Pappalardo-Roy


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Un petit logo TEDxClermont rouge sur un polo noir : vous pourrez facilement repérer Lionel Faucher dans les événements de l’écosystème d’innovation clermontois. Porteur de la licence TEDx depuis 2014, Lionel en est – logiquement – son plus fervent défenseur. Mais, derrière le rendez-vous annuel des « idées qui méritent d’être partagées », c’est un combat qu’il porte contre les fausses vérités scientifiques ou les modes de pensée peu rigoureux.

Quel est le principal trait de caractère d’un porteur de licence TEDx ?

Il doit être curieux. Et je me définirais comme tel. C’est certainement lié à l’environnement familial : mes parents avaient un côté bricoleur, inventeur… À 12 ans, je démontais et remontais des électrophones. Je suis parti sur des études scientifiques au Lycée Blaise-Pascal à Clermont, puis j’ai rejoint Paris. En école d’ingénieur, mon projet de fin d’étude consistait à mélanger de la vidéo analogique à de la vidéo numérique, ce qui se faisait pas à l’époque et n’était pas vraiment un sujet d’étude sérieux pour le diplôme !

Lionel, en train de « coacher » Lucie Poulet qui préparait son talk au TEDxClermont 2016. Le principe d’accompagnement à la formulation d’une idée pour l’adapter à son public est un des points forts de Lionel.

Tout juste diplômé, j’ai basculé dans la presse écrite en participant au développement de magazines gratuits à destination des étudiants. J’ai ensuite pris la responsabilité des éditions spéciales de l’hebdomadaire Le Point et du premier site web du journal.

Quel était le contexte journalistique à ce moment-là ?

C’était pour moi un moment d’ouverture à un univers que je ne connaissais pas : une presse généraliste exigeante qui parlait de sujets économiques, politiques, sociaux que je ne maîtrisais pas du tout, traités par des gens plutôt cultivés et fort intéressants. Je me souviens d’un personnage que j’y ai rencontré, un journaliste passionné par les nouvelles technologies avant l’heure : Daniel Garric. Il avait réalisé le premier CD-Rom interactif, sur Léonard de Vinci.

« Pour faire passer un message, il ne faut pas hésiter à utiliser tous ces leviers [photo et vidéo] »

Je me souviens d’un moment-clé, un matin, il était furieux : “[Bill] Gates veut acheter les droits numériques des images de la Réunion des Musées Nationaux, on est en train de dilapider notre patrimoine !” Il avait fait jouer tout son réseau pour empêcher ce deal avec Corbis. Il était convaincu qu’il n’y aurait plus à terme que les droits numériques. C’était en 1995, et il voyait ce qui était en train de se tramer alors qu’il n’était pas la plus jeune recrue du journal.

Cette expérience t’a fait prendre conscience de la force de l’image …

Dans la presse écrite, chaque numéro est un prototype. On avait pas vraiment le temps de savoir pourquoi il marche qu’il faut préparer celui de la semaine suivante. On a commencé à cette époque à étudier plus en profondeur les habitudes de lecture… J’ai alors pris conscience de l’importance de la photo [au Point]. De manière générale, elle porte beaucoup de sens seule ou en ouverture d’un texte. Puis, j’ai découvert la puissance de la vidéo : elle ne remplace pas la photographie, mais une image qui bouge est plus attirante, plus captivante qu’une image fixe – c’est clairement lié à nos capacités cognitives. Pour faire passer un message, il ne faut pas hésiter à utiliser tous ces leviers.

Numérique, images, média … comment as-tu combiné tout cela ?

Je me sentais en avance de phase sur pas mal de points techniques. Sur la partie éditoriale, j’apprenais, avec une perception différente : j’étais, à l’exception du PDG de l’époque [Bernard Wouts], le seul ingénieur du journal. Grâce à Daniel Garric, j’ai eu une première perspective de l’importance des droits numériques. J’ai ensuite vécu la numérisation progressive de la presse et de la photo – au début, je croisais tous les matins des coursiers qui amenaient des paquets de tirages ! Quelques années plus tard, les journalistes se connectaient à une base de données en ligne et ça m’a donné l’idée qu’il allait se passer la même chose dans la vidéo.

C’est dans ce contexte que tu montes Akamédia …

L’aventure Akamédia, c’était se dire qu’il était impensable de continuer à s’envoyer des cassettes pour s’échanger des vidéos courtes… Techniquement, l’Internet était prêt ; c’était du téléchargement et pas du streaming, donc ça pouvait se faire sur le temps long. Culturellement, nous étions très en avance: au début, on avait 5 fournisseurs de vidéo en format numérique, et 5 clients qui étaient capables de récupérer ces images, au niveau mondial ! En 2007, TF1 me demandait encore des cassettes, je devais envoyer le fichier à une société qui le transférait sur un cassette qui était elle livrée par coursier. La plupart des régies de production étaient encore analogiques, parfois numériques mais sur cassettes.

Tu y es resté longtemps ?

J’ai fondé AKA Media en 2003. On avait comme tâches une grosse partie d’évangélisation, de récupération de contenus et des signatures de contrats de distribution, en parallèle du développement de la plateforme. Ma première vente, c’était une vidéo de l’AFP vendue à Fuji Television au Japon en janvier 2005. C’était emblématique, car je n’ai jamais rencontré le client physiquement, et il est toujours client d’Akamédia.

Visuel d’Akamédia, à l’époque où Lionel était en charge de l’entreprise.

Fin 2006, les ventes sont devenues régulières. En 2008, on a levé 1,7 million d’euros, on est montés à 12 salariés ; on distribuait les images d’actualité d’une centaine de producteurs dans le monde à la plupart des chaînes de télé et des boîtes de productions en Europe. J’ai cédé AKA Media en 2015 aux investisseurs qui ont racheté l’agence photo Sipa Press.

Quelle expérience en as-tu tirée ?

Tu apprends toutes les joies et difficultés du développement rapide d’une entreprise : recruter vite, chercher des clients et lever de l’argent en même temps, dépenser à bon escient, etc. On était une place de marché de contenus audiovisuels. C’était clairement une start-up, dans le sens où il y avait à la fois un effet de levier – une vidéo vendue une fois était très facilement vendable plusieurs fois – et un effet plateforme – les utilisateurs utilisent principalement une seule plateforme par type de besoin.

On a fait une erreur d’analyse du marché à l’origine, et j’y suis sensible quand j’écoute des startups aujourd’hui : tous les pays ne fonctionnent pas de la même manière. Dans l’audiovisuel, au delà des 10-12 principaux pays, il n’y a presque plus rien, peu de droits et pas de budgets.

Quels conseils donnes-tu aujourd’hui aux porteurs de projets ?

Je suis sensible aux stratégies d’internationalisation : c’est toujours extrêmement compliqué. On ne peut pas simplement reproduire ailleurs ce qu’on a fait ici, il faut souvent doubler voire plus les montants investis, car on ne connaît pas du tout le contexte. Je questionne aussi souvent : avez-vous vraiment besoin de lever de l’argent pour faire votre métier ? Lever de l’argent, c’est beaucoup d’obligations, notamment en vitesse de développement ; ça peut ne pas être simple à gérer.

« Je questionne aussi souvent : avez-vous vraiment besoin de lever de l’argent pour faire votre métier ? »

Chez Akamédia, nous n’avions pas vraiment besoin de commerciaux dédiés puisque nous vendions en ligne, mais quand tu essaies de signer un deal à 100k, ton interlocuteur veut te rencontrer, et le deal est lié au temps humain pour négocier, remonter dans la hiérarchie, convaincre… Ce n’est pas toujours compatible avec la vitesse.

Aujourd’hui, tu portes la licence TEDxClermont. D’où t’es venue l’idée ?

Monter un TEDx à Clermont me travaillait depuis un moment. J’avais découvert la conférence TED en 2006 avec la première intervention de Hans Rosling. J’avais un peu regardé en 2009 ce que le programme TEDx proposait mais je n’étais pas très disponible à ce moment là. Cela s’est fait sur des rencontres, et principalement celle d’Alexis Offergeld qui était alors manager de l’innovation interne chez Michelin. Notre première expérience s’est faite le 21 juin 2014, limitée à 100 personnes de par la licence TEDx. Cela s’est fait de manière assez fluide, sans pression particulière. Je pense qu’on avait sous estimé l’importance du coaching, on y allait la fleur au fusil, mais c’était une belle première édition !

Tu pouvais monter l’événement ailleurs, pourquoi Clermont-Ferrand ?

J’ai vécu à Paris, à Sydney et à Vancouver, mais ici nous avons une jolie ville dans une très belle région, et on a tout ce dont on peut rêver dans une métropole à taille humaine. De mes différentes expériences, Clermont a une taille suffisante pour vivre bien et même faire des choses exceptionnelles ; la présence de Michelin en est la démonstration.

Lionel « sur le pont », dans les coulisses de l’Opéra, pendant le TEDxClermont 2017

L’objectif premier du TEDxClermont n’était pas de promouvoir le territoire : nous voulions avoir un événement qui tienne la comparaison avec les autres. Mais j’y suis sensible, je pense même que l’Auvergne a une bien meilleure image à l’étranger qu’en France, et ailleurs plutôt que chez nous ! Ce que Cécile Coulon a très bien décrit.

Quelle différence y a t-il eu, pour toi, entre Akamédia et l’expérience TEDx ?

Chez Akamédia, l’activité principale était l’actualité audiovisuelle et donc instantanée, principalement “télé”. Avec notre service, je rêvais d’apporter aux médias des points de vue différents sur ce qui se passe dans le monde. Je me suis rendu compte que ça ne changeait rien, les diffuseurs ne les prenaient pas car ils n’étaient pas estampillés AP [Associated Press], Reuters ou AFP. J’ai aussi réalisé que la télévision s’intéressait surtout aux mauvaises nouvelles et ça entretenait cette logique.

« TEDx était un moyen (…) d’aller chercher des initiatives positives »

TEDx était un moyen d’amener un changement, d’aller chercher des initiatives positives et de proposer des angles décalés et plus variés. On part sur du factuel, on explique, on détaille les sources. L’exigence factuelle de l’esprit scientifique ne m’a jamais quitté : c’est le cœur de la discussion aujourd’hui. J’ai aussi ressenti une vraie liberté éditoriale, même si les règles de TED sont strictes. Il faut avouer qu’on est chanceux à Clermont en termes de partenaires, collectivités comme entreprises. Je suis fier qu’on ait des ambitions et des exigences, car au bout du compte ça se voit.

Quel est l’avenir de TEDxClermont ?

On a un très beau lieu, et on aimerait disposer d’un espace supplémentaire autour. Côté organisation, on a déjà un bon niveau de rendu, il faut que l’on garde cet ADN d’un événement convivial. J’ai déjà vu de gros événements qui ne le sont pas ; ils ne favorisent pas la conversation, qui est pourtant importante : elle permet de développer la mémorisation par la confrontation, comme quand tu as envie de parler d’un film quand tu sors de la salle. C’est aussi une contribution à un écosystème élargi : TEDx lance des conversations entre des gens qui n’ont a priori pas l’occasion de se rencontrer. J’aimerais développer ces interactions.

Belle photo avec l’ensemble des bénévoles et de l’équipe TEDxClermont en 2017. Lionel est juste à gauche du rond rouge au sol.

Quelles sont les talks qui t’ont marqués jusque-là ?

On a eu des interventions magnifiques, quelques-unes qui ont marqué l’audience clermontoise comme par exemple celle de Dorine Bourneton qui a été un moment très fort, émouvant. Après, il y a des interventions plus pointues comme par exemple celle d’Ariane [Tichit] sur la monnaie – on voit qu’elle participe à la discussion au-delà de Clermont et du public TEDx. J’ai aussi un très bon souvenir de Nicolas Bras sur les instruments recyclés et de Sébastien [Saint-Martin] et sa plongée au fond d’Excel, deux moments décalés mais tellement dans l’ambiance TED…

Quelle est ton implication dans l’écosystème d’innovation clermontois ?

J’y suis très présent en tant qu’organisateur TEDx, et je suis aussi impliqué dans l’incubateur d’économie sociale et solidaire Cocoshaker en étant mentor d’un projet par an. Je suis aussi présent au Connecteur, aux Uphéros, à la CIW*…

Uphéros à Epicentre en octobre 2016. Lionel (debout, à gauche) en est l’un des « piliers » les plus réguliers.

Quel est ton point de vue sur l’ambition à Clermont ?

Si on veut développer des startups, régler des problèmes nouveaux, il faut de l’ambition. L’écosystème d’innovation à Clermont a bien évolué depuis 2015, avec de belles étapes : Le Bivouac, les labels French Tech et I-Site, la “ville apprenante”, et même la Chaîne des Puys inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco… Ce sont plein de bonnes nouvelles, et certains de ces projets étaient très ambitieux !

« Si on veut développer des startups, régler des problèmes nouveaux, il faut de l’ambition »

Après, il faut que cette ambition irradie partout, et qu’on ne se dise pas “tout projet en l’air est une start-up” et que “toute start-up incubée va devenir une belle entreprise”. Il faut être exigeant, sélectif et factuel : On ne peut, on ne pourra pas tout faire.

*CIW (Clermont Innovation Week) : événement annuel clermontois qui propose de nombreuses conférences et ateliers sur l’innovation, technologique mais pas seulement.


Pour en savoir plus :
le site du TEDxClermont
le site d’Akamédia


Propos recueillis le 16 août 2018 à Epicentre, sélectionnés et réorganisés par la rédaction pour plus de clarté puis relus et corrigés par Lionel.
Crédits photo : Damien Caillard pour la Une et les illustrations, Omar Dziri pour la photo de groupe au TEDxClermont, Lionel Faucher pour le visuel Akamédia.
Lionel est membre fondateur du Connecteur, membre du C.A. de l’association.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

      • #Caractère – La curiosité, l’intérêt pour la découverte et l’expérimentation sont les traits de caractère de Lionel. Après des études scientifiques, il s’intéresse à la vidéo numérique puis s’oriente vers la presse écrite.
      • #LePointAu magazine le Point, Lionel était en charge des éditions spéciales, et du premier site internet de l’hebdomadaire. Sensibilisé très tôt (1995) à l’importance des droits numériques, par Daniel Garric, il porte son intérêt sur la photo puis la vidéo, en élaborant une manière d’en numériser les process.
      • #AkamédiaSuivant cette idée, Lionel crée sa start-up Akamédia en 2003, misant sur la transmission par internet des vidéos (sujets « JT », reportages) à destination des chaînes de télévision. Très en avance sur le marché, l’offre a décollé en 2006 avec des clients internationaux. Après une levée de fonds en 2008, l’entreprise comptait 12 collaborateurs. Elle a été revendue en 2015.
      • #ExpérienceEtConseils – De cette aventure entrepreneuriale, Lionel en retire l’expérience des notions de plateforme de contenus et d’effet de levier. Mais son erreur initiale a été de croire que les marchés internationaux de l’audiovisuel fonctionnaient de la même manière. Ses conseils : l’international peut être très long et coûteux car on ne connaît pas toujours les contextes des autres pays. De même, attention aux lourdeurs et lenteurs engendrées par les levées de fonds.
      • #TEDxClermont – En 2014, Lionel se voit attribuer la licence TEDx pour co-organiser un événement à Clermont, avec Alexis Offergeld de Michelin. Il est fier de réaliser ce rendez-vous dans la capitale auvergnate, même si le but initial était d’être présent sur la scène nationale des TEDx. Pour Lionel, le TEDx était un moyen de mettre en avant des idées et des sujets constructifs, positifs et parfois décalés, avec une exigence logique liée à l’esprit scientifique.
      • #AvenirTEDxClermont – L’événement reste résolument ambitieux. Depuis 2015, il a pris place à l’Opéra de Clermont [prochaine date le 20 octobre, NDLR]. Lionel est fier du niveau de rendu mais tient à garder une vraie convivialité et accessibilité, ce qui favorisera la conversation. Le TEDxClermont est enfin une contribution à l’écosystème par l’apport d’idées et l’ouverture d’esprit qu’il engendre.
      • #TalksPréférés – Plusieurs « talks », interventions au TEDxClermont, ont marqué Lionel et l’auditoire. Les sujets sont variés, du handicap associé au pilotage d’avion avec Dorine Bourneton, aux « fausses idées sur la monnaie » avec Ariane Tichit, sans oublier des interventions artistiques voire humoristiques.
      • #InteractionEcosystème – Lionel est enfin très présent dans l’écosystème et participe à de nombreux événements et initiatives [dont le Connecteur dont il est membre fondateur]. Son point de vue : l’ambition est absolument nécessaire pour développer des start-ups sur un territoire. L’écosystème clermontois s’est bien développé depuis 2015, mais il faut poursuivre cette dynamique en gardant une exigeance et une sélectivité : « on ne pourra pas tout faire », conclut-il.