Entretien / L’ESS-Entreprise de Marion Audissergues

Par Damien Caillard
avec Cindy Pappalardo-Roy


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Dans le milieu de l’ESS (Economie Sociale et Solidaire), l’entrepreneuriat social se taille une part de plus en plus importante. A Clermont, le principal incubateur de startups de cette catégorie est CoCoShaker, basé à Epicentre. Il est dirigé et animé avec une pêche d’enfer par Marion Audissergues, qui accueille en ce moment sa troisième promo d’entrepreneurs sociaux. Avec les autres initiatives du type France Active Auvergne, Alter’Incub ou encore MakeSense, le programme d’incubation porté par Marion s’inscrit dans un développement logique de l’écosystème en direction des problématiques sociétales et environnementales.

Ce qui t’a plu, à la base, est l’état d’esprit des entrepreneurs …

Je viens de la grosse entreprise et de la sous-traitance, et j’ai trouvé à Epicentre ce qui me manquait dans le monde de l’entreprise : être moi-même. On pouvait me reprocher de n’être pas assez distante dans les émotions, d’avoir un masque. À Epicentre, on vient comme on est. Pas forcément avec les clients ou les partenaires, mais entre nous, entre coworkers, on a une relation … originale. Plus proche de l’amical que du professionnel, pour certains. C’est “vrai” : on n’a pas à devoir bien s’entendre avec tout le monde, ça vient naturellement. Même si on a plus d’affinités avec certaines personnes. Quand je prends un café avec quelqu’un ici, c’est que j’en ai vraiment envie.

Marion (et Emmanuelle en arrière-plan), très concentrée sur la présentation de la promo CoCoShaker à l’espace Renan

Tu savais néanmoins que l’entrepreneuriat social était fait pour toi ?

Quand j’avais quitté ma boîte, j’étais suivie par l’APEC à Toulouse, et j’en avais conclu que l’accompagnement de startups allait vraiment me plaire. En même temps, Toulouse était très « tech », ce n’était pas trop mon domaine… Mais je n’avais ni formation ni expérience dans l’entrepreneuriat. [J’ai pourtant vu] l’arrivée à Epicentre et dans CoCoShaker [comme] une vraie opportunité !

« Je pense que c’est ce que les entreprises cherchent : être au milieu de plein d’acteurs différents, et faire des rencontres improbables. »

A Clermont, j’étais basée chez ma mère, au chômage, je ne risquais pas grand-chose. Et puis, les incubateurs sociaux dans des villes moyennes, ça devait finir par arriver, il y en avait déjà à Bordeaux, à Toulouse, à Marseille… Avec le recul, (…) ça valait le coup d’être tenté. Même si ça ne marchait pas, ça me ferait une super expérience.

Comment es-tu arrivée dans l’écosystème clermontois ?

Je suis originaire de Clermont, ma famille est ici mais je n’avais pas envie de revenir ici ! Je quittais Toulouse à l’été 2015, et [je suis venue au] salon Eureka*. Je savais que je voulais agir dans l’entrepreneuriat, et j’ai pu découvrir [beaucoup de] monde : Adeline Fradet [de Whisperies], François Bru [d’Auvergne Active], Damien [du Connecteur], Lionel du TEDxClermont, Fabrice Cailloux du SquareLab … et Emmanuelle [Perrone]. Elle essayait de m’expliquer les liens entre Epicentre, Cultures Trafic, CoCoShaker, qui venait de démarrer (…) j’ai connu que des gens avec qui je travaille et que j’aime bien.

C’était l’opportunité d’intégrer CoCoShaker … et sans doute de le faire évoluer ?

Fin 2015, j’arrive à Epicentre. J’ai revu Ema [Perrone] et Clémentine, je leur ai dit : je suis au chômage, je veux développer mes compétences. J’avais fait pas mal d’introspection, j’étais formée au lean startup … Et j’avais aussi préparé une lettre pour postuler à Ronalpia**. Ema et Clem [Clémentine Auburtin, co-fondatrice d’Epicentre] m’ont dit que je pouvais rejoindre le projet mais que quasiment tout était à construire. Je dois dire que CoCoShaker m’avait intéressé dès le début. Je connaissais [par ailleurs] Ticket for Change, un tour de France des entrepreneurs sociaux. J’ai donc commencé par 8 mois de bénévolat dans l’incubateur, avant d’en devenir la directrice.

Comment se sont passés les débuts de CoCoShaker ?

En novembre 2015, CoCoShaker, c’était un nom, une étude de faisabilité, et 5 projets en cours de sélection, sur la base de 8 ou 9 candidatures. Rien de plus ! [Mais] Ema a cette qualité : si tu veux prendre les choses en main, elle te laisse le faire, même si elle a son idée derrière la tête. Je venais pas pour être une petite main, mais pour m’associer au projet et prendre le lead. Puis Clémentine est partie en janvier 2016, après la sélection de la première promo, et on était deux avec Ema sur le développement. On était claires avec les incubés : il participaient à une “version test” de CoCoShaker, mais on allait tout faire pour que ça marche, même si ça allait être un peu brouillon.

Bilan de la première promo CoCoShaker, avec Emmanuelle Perrone (à gauche)

Comment fonctionne le projet maintenant ?

Aujourd’hui, CoCoShaker, c’est un parcours d’accompagnement avec différentes briques, collectives et individuelles. Il y a quatre principaux modules :

  1. L’entreprise sociale et l’ESS, de quoi s’agit il ? Quel impact sur la gouvernance, la lucrativité, etc ? Quels sont les acteurs structurants comme France Active, la CRESS, etc ?
  2. La stratégie entrepreneuriale, ce qu’on fait avec Human Booster sur la structure de l’entrepreneur, et avec Nicolas Roussel sur le positionnement marketing et l’accès au marché… Ces dernières années, on a essayé de les mettre en mode lean startup, c’était compliqué, car notre approche est plutôt linéaire. On est en train de tester un module lean startup avec trois boucles pour rencontrer les bénéficiaires et tester des solutions. Il ne faut pas passer 10 mois sans tester le concept, pour valider ou invalider la solution.
  3. Comment je commercialise, comment je communique sur mon offre ?
  4. [Enfin,] la partie plus classique de la gestion d’entreprise : outils financiers, dépôt de brevets, statuts…

La notion d’écosystème est-elle importante ?

On dit aux incubés : vous êtes dans un écosystème très riche, apprenez à vous en servir ! Faire du réseau, c’est plus naturel chez certaines personnes que d’autres. Je me souviens avoir fait plein de meetups, tu rencontres plein de gens partout, juste pour voir si “ça mord”. J’adorais ça à Bordeaux, à Toulouse, c’était super. C’est l’avantage d’avoir du temps hors de la pression d’un job, tu travailles vraiment ton réseau, tu ouvres tes écoutilles un maximum. Ema aussi ! Et on s’est rendu compte que ce n’était pas naturel pour tout le monde, et qu’on pouvait aider nos incubés là-dessus. Aujourd’hui, j’adore être à des buffets, tu bois un coup avec des gens que tu aimes bien, on se rencontre, on se recommande.

Comment marche le réseau, à Clermont ?

À Clermont, je ne sais pas si c’est dû à la taille, mais c’est super agréable. Il y a de la bienveillance. Je n’ai pas l’impression de devoir jouer un rôle. Tu sais qui est qui. Certes, à Paris ou Toulouse, tout est plus gros, les événements ont plus de monde… Mais ici, c’est sans doute parce que je suis clermontoise, plein de gens connaissent ma mère ou des amis de ma mère. C’est un peu la famille, tu te sens bien. Je pense vraiment qu’à Clermont, on a un écosystème accessible : c’est une bonne taille, on est assez nombreux pour faire des initiatives intéressantes, mais pas trop nombreux pour avoir chacun son champ d’expertise et ne pas se marcher dessus.

L’équipe CoCoShaker, avec Clément, Emmanuelle et Marion, au salon des entrepreneurs à Lyon

CoCoShaker a t-il un petit truc en plus ?

Hier, je me demandais si on avait pu garder cette patte CoCoShaker, avec une super ambiance. Les gens viennent pour le boulot, mais ils restent après pour boire un verre et papoter, parce que c’est sympa, qu’ils rencontrent des entrepreneurs, des coworkers. Il y a de la mixité, je pense que c’est ce que les entreprises cherchent : être au milieu de plein d’acteurs différents, et faire des rencontres improbables. Il y avait le responsable Enedis, ou le responsable communication CMMC, mais ça reste des gens qui veulent rencontrer des personnes et échanger de manière agréable.

Quel avenir pour l’incubateur sur le moyen terme ?

Là, on attaque la troisième année. Ce n’est plus le lancement, mais je pense qu’on commence une année de transition, entre la fin de l’incubation pure et… autre chose. On gardera l’incubation, mais des pans de notre activité vont évoluer.

« On dit aux incubés : vous êtes dans un écosystème très riche, apprenez à vous en servir ! »

La première année [2016], on a construit ; 2017, on a épuré et affiné. 2018, on veut développer nos actions sur le territoire, au-delà de la métropole. On le fait en s’inspirant de Ronalpia, notre homologue qui est basé à Lyon mais aussi à Bourg-en-Bresse ou Grenoble. Ici, on fait venir les incubés ici pour être avec eux. Mais on a aussi des demandes à Saint-Flour ou au Puy par exemple, et on cherche comment y répondre, sans dupliquer l’incubateur. On se demande donc comment trouver une solution d’accompagnement en local, avec des parrains et des experts, en lien avec CoCoShaker Clermont. On est à l’affût de collectivités qui seraient prêtes à tester le concept.

Le rôle des partenaires est capital pour un incubateur d’entrepreneurs sociaux. Ici, le CMMC accueille la présentation de la seconde promo CoCoShaker, avec Philippe Mouget sur la gauche, plus quelques mentors.

La deuxième piste est par rapport aux entreprises : ça part de notre réflexion sur le modèle économique. Nous, on est à la fois soutenus par le public et le privé. Dans les entreprises, on voit des initiatives des salariés, parfois valorisées mais au sein du service uniquement. Comment les valoriser plus largement ? Et, donc, pour nous, comment accompagner les entreprises sur des projets qui ont du sens ?

Ce sont des chantiers que l’on mène avec le C.A. [de CoCoShaker]. Le modèle associatif était bien pour nous au début, par rapport au partenariat. Les membres du C.A. ont tous de grosses compétences. Ils nous aident à déterminer de quelle manière approcher les entreprises.

Comment définir un projet d’entrepreneuriat social qui fonctionne ?

Pour savoir comment se portent les anciennes startups, c’est difficile d’y répondre. D’un côté, il y a la pérennité de l’incubateur, de l’autre, c’est trop tôt pour donner des stats de projets. La première promo était une année test, certains projets étaient arrivés trop tôt (parfois juste au stade de l’envie). [A la fin de] la seconde année , on a Anne Perriaux*** qui rentre au Bivouac, mais sur les autres, dur de dire si ça a marché ou pas. Cela fait un mois qu’ils sont sortis … on n’a pas assez de recul.

« Comment accompagner les entreprises sur des projets qui ont du sens ? »

[Pourtant,] ce sont des vraies questions, celles de l’impact social : quels sont les critères pour dire que l’incubation fonctionne ou pas ? On est surtout dans l’obligation de moyens. On veut que les entrepreneurs donnent tout pour que leur projet voie le jour… Et même si ce n’est pas ce projet qui voit le jour, ça les aidera toujours pour les projets de demain. J’ai presque hâte d’être dans quelques années pour avoir ce recul.

Tu penses à certains changements pour améliorer CoCoShaker…

Le mode d’accompagnement est désormais le projet. Mais on a encore du travail sur le sourcing, on devrait plus travailler avec les SATT, les universités… Nous n’étions juste pas assez nombreux pour le faire ! C’est un objectif 2018 : comment atteindre ce qu’on croit être notre cible. Il y a un travail à faire sur le périmètre.

Par exemple, le cas de Lancelot**** est un bon exemple de dire qu’on est incubé pour des projets à terme. D’abord, si Juste pour un sourire était incubé aujourd’hui, ce serait sur un mode complètement différent. Ensuite, même si ça n’a pas marché sur le format existant, toutes les compétences sur le mode entrepreneurial, ou l’expertise dans le milieu culturel ou médical, lui serviront pour le prochain projet. Une des clés, c’est de les accompagner sur le modèle économique : vont-ils en vivre ? Et sans se baser que sur la subvention ponctuelle de 30 000 €. L’autre piste est d’accompagner au-delà de 10 mois, de se poser la question de leur positionnement dans leur projet dans 3 ans. On fait beaucoup plus attention à la mise en danger du porteur de projet.

*salon sur l’innovation organisé en 2015 et 2016 par Centre-France Evénements, à Polydôme
**incubateur d’entreprises sociales basé à Lyon et, depuis, partenaire de CoCoShaker
***porteuse du projet 630° Est, de signalétique pour autistes. Anne est lauréate de la promo Feel Better du Bivouac, fin 2017
****Lancelot Fumery a porté le projet Juste pour un Sourire qui s’est arrêté fin 2017, après avoir participé à la première promo CoCoShaker.


Pour en savoir plus :
le site de CoCoShaker


Propos recueillis à Epicentre le 9 février 2018, mis en forme pour plus de lisibilté, relus et corrigés par Marion.
Crédits photos: Marion Audissergues, Damien Caillard (pour le Connecteur)

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #ÉtatdEsprit / À Épicentre, Marion a trouvé ce qui lui manquait dans le monde de l’entreprise : être elle-même, moins distante avec les gens. La relation entre les coworkers est originale, plus proche de l’amical que du professionnel.
  • #EntrepreneuriatSocial / Marion savait que l’accompagnement de startups allait vraiment lui plaire. Habitant à Toulouse à ce moment-là, elle a vu l’arrivée à Épicentre et dans CoCoShaker comme une vraie opportunité. Pour elle, ce que les entreprises cherchent, c’est d’être au milieu de plein d’acteurs différents et faire des rencontres improbables.
  • #Arrivée / Marion avait fait 8 mois de bénévolat dans l’incubateur avant d’en devenir la directrice. Commencé en novembre 2015 et aussi porté par Emmanuelle Perrone et Clémentine Auburtin, CoCoShaker était clair avec ses incubés : ils participaient à une « version test ».
  • #CoCoShaker / Aujourd’hui, c’est un parcours d’accompagnement avec différentes briques, collectives et individuelles réparties en quatre étapes principales. Le petit truc en plus, c’est l’ambiance : les gens viennent pour le travail, mais restent après pour boire un verre et discuter, où ils rencontrent entrepreneurs et coworkers.
  • #Écosystème / Marion précise aux incubés qu’ils sont dans un écosystème très riche, et qu’ils doivent apprendre à s’en servir. Elle ajoute que faire du réseau, c’est plus naturel chez certaines personnes que d’autres ; ainsi, Emmanuelle et elle les aident là-dessus.
  • #Réseau / À Clermont, le réseau est très agréable, il y a de la bienveillance, les gens savent qui est qui. Marion pense qu’ici, l’écosystème est accessible : c’est une bonne taille, ils sont assez nombreux pour faire des initiatives intéressantes, mais pas trop non plus pour avoir chacun son champ d’expertise et ne pas se marcher dessus.
  • #Avenir / L’incubateur attaque sa troisième année, ce n’est plus le lancement mais une année de transition entre la fin de l’incubation pur et … autre chose, en cours de définition. Des pans de son activité vont évoluer. Après avoir construit en 2016 et affiné en 2017, Marion et son équipe veulent développer leurs actions sur le territoire au-delà de la métropole clermontoise en 2018. Ils se posent aussi la question de comment trouver une solution d’accompagnement en local, avec des parrains et des experts, en lien avec CoCoShaker Clermont. Il y a enfin une piste par rapport aux entreprises : comment valoriser plus largement les initiatives des salariés ?
  • #Réussite / Comment définir un projet qui fonctionne : d’un côté, il y a la pérennité de l’incubateur et de l’autre, il est un peu trop tôt pour donner des statistiques de projet. Ains, dans la première promo, certains projets étaient arrivés trop tôt, parfois juste au stade de l’envie. CoCoShaker n’a pour l’instant pas assez de recul.
  • #Améliorations/ Pour améliorer CoCoShaker, le mode d’accompagnement est désormais celui du projet. Ils y a encore du travail sur le sourcing, par exemple avec les SATT et les universités. Un des objectifs 2018 est ainsi : comment atteindre ce que les entrepreneurs croient être leur cible. Pour y parvenir, il s’agit d’accompagner les projets sur le modèle économique.. L’autre piste est de les accompagner au-delà des 10 mois d’incubation et de les aider à se projeter sur le long-terme.