Entretien / Nicolas Duracka fait le pari de l’innovation sociale

Par Damien Caillard
avec Cindy Pappalardo-Roy


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L’écosystème clermontois est, semble-t-il, un terreau fertile pour l’innovation sociale. On peut citer la présence de Cocoshaker, incubateur d’entrepreneurs sociaux qui lance son quatrième appel à candidatures (voir notre agenda), mais aussi le projet sur lequel travaille Nicolas Duracka qui mêle recherche fondamentale et innovation sociale. Lui-même chercheur, baroudeur, journaliste, consultant et passionné de processus collaboratifs, Nicolas suit la création de l’association CISCA qui préfigurera un outil unique au service des acteurs du territoire.

Comment définis-tu ton domaine de recherche ?

Je suis chercheur en sciences de la communication. Je m’intéresse aux processus d’innovation de manière générale, et plus spécifiquement à l’innovation sociale. En effet, puisque ce sont les acteurs sociaux qui transforment l’invention en innovation, [mon focus est donc sur les] différentes formes d’interactions qui peuvent jalonner le processus d’innovation sociale. En somme, c’est la communication qui favorisent le processus d’innovation, or il y a peu de gens qui [se sont penchés dessus] dans la recherche.

Tu distingues deux types de communication …

Oui, je distingue très clairement la “com’” de la communication. La com’, c’est un processus de circulation de l’information qui vise à emporter l’adhésion, à séduire. (…) Concernant l’innovation ce sont des processus de traduction qui vont essayer d’embarquer les acteurs dans l’invention, afin qu’elle devienne une innovation. Et ce n’est qu’à ce prix qu’elle se diffuse dans les usages et la société en général.

« La communication nécessite fréquence et intensité des relations interpersonnelles »

[A l’inverse,] je travaille spécifiquement sur les processus de communication, c’est à dire là où il y a une co-construction d’éléments symboliques partagés entre les acteurs de l’innovation. C’est un processus plus complexe qui permet l’élaboration de nouvelles pratiques sociales, de nouvelles normes, codes et représentations. Et ça, ça transforme la société ! C’est vraiment différent de la simple circulation de l’information car la communication nécessite fréquence et intensité des relations interpersonnelles. Les gens doivent se voir, se rencontrer, travailler ensemble mais aussi boire des pots, faire des Uphéros

Quel est ton rôle dans tout cela ?

C’est tout mon boulot d’analyser les processus de communication au sein des écosystèmes d’innovation. Et cette innovation n’arrive que lorsque l’on est dans des processus dits “praxéologiques” – la praxis, c’est l’action. Il s’agit d’avoir des actions coordonnées qui visent la construction d’un idéal social. Voilà pourquoi il est difficile pour l’innovation sociale d’être stratégique, car il n’y a pas de projection d’un idéal à réaliser, mais plutôt des individus sur un territoire qui vont se réunir derrière un idéal social, et qui vont mener des actions coordonnées en acceptant l’incertitude et la production d’un résultat inimaginable au préalable. Pour cela, il faut se voir, créer des événements, aller en voyage de découverte ensemble, etc. C’est nécessairement collectif et hétérogène. On voit alors la différence avec la com’ traditionnelle qui peut être porté par un individu leader, et des outils comme le numérique qui facilitera la circulation de l’information au détriment d’une bonne communication.

Nicolas en conférence pour l’institut Godin, lors de la Clermont Innovation Week 2018. « Enjeux et perspectives de l’innovation sociale sur le territoire métropolitain »

Qu’en est-il de l’écosystème clermontois ?

C’est pour ça que le travail du Connecteur est intéressant : en livrant les profils des acteurs de l’écosystème, on montre son hétérogénéité. À l’échelle de l’innovation sociale, l’écosystème clermontois est riche, l’hétérogénéité est là, mais il manque un acteur phare un peu central, ou un regroupement d’acteurs qui se coordonnent pour faire émerger quelque chose. Et même si cela existe, notamment dans l’innovation technologique, la dimension sociale est toujours absente, et c’est là que le bât blesse.

Quelles actions peut-on mener selon toi ?

Dans le bassin clermontois, comme ailleurs, nous sommes à l’heure du changement de modèle. C’est inévitable. En effet, on voit bien que les moyens alloués par la redistribution se raréfient, que les besoins sociaux sont de plus en plus prégnants, qu’il y a un ensemble d’aspirations qui émergent et qui bouillonnent (cf. le budget particiaptif). Dès lors, soit on laisse ce changement se faire de manière décousu et désordonné, soit on tente de l’accompagner, sans pour autant lui imposer les contraintes habituelles (rendement, efficacité, compétitivité etc.), mais plutôt en adaptant nos manières de faire. Bref, il s’agit de mettre la recherche au service des aspirations sociales, du développement durable et de la transformation territoriale en travaillant la mise en visibilité de pratiques des acteurs de l’innovation sociale, ou en facilitant la création d’outils dédiés à ce type spécifique d’innovation.

Est-ce que ce genre de réponse existe déjà ?

J’ai travaillé auparavant pour l‘institut Godin, spécialisé dans les processus de R&D et Transfert en sciences humaines et sociales et dont la spécificité est d’avoir effectué de nombreux travaux concernant l’innovation sociale. Inévitablement, je crois que ce type d’outils permet d’envisager des démarches rigoureuses et visibles d’accompagnement des dynamiques d’innovations sociales. Toutefois, si ce genre de réponse existe à l’échelle d’une organisation, il serait intéressant qu’elle se traduise à l’échelle d’un territoire.

La question des espaces semble essentielle …

Oui, des espaces dans lesquels les acteurs hétérogènes peuvent se retrouver. Ces espaces peuvent être sectoriels : par exemple à Epicentre, on retrouve beaucoup d’acteurs de l’entrepreneuriat social. On a aussi des modèles différents comme LieU’topie et le café-lecture les Augustes, avec des acteurs associatifs, citoyens, étudiants, coopératifs. Ou encore le Parcc Oasis avec des individus très alternatifs, [qui ont] une volonté profonde de changement, s’éloignant des démarches plus institutionnelles.

En période « journaliste / reportage terrain », en Inde durant l’année 2012. Pour Nicolas, le contact des gens et la recherche de l’altérité est une expérience initiatique capitale dans son parcours.

C’est nécessaire dans l’écosystème d’avoir cette diversité, mais ces tiers-lieux doivent se parler entre eux. Peut-on créer un « tiers-lieu des tiers-lieux », ne serait-ce que temporaire, pour voir comment faire émerger un projet commun ? Cela peut être sous l’égide d’un gros acteur local, comme l’Université, la Métropole, mais ça ne peut pas être fait dans une visée stratégique : il faut le faire spontanément, dans l’intérêt de se retrouver pour co-construire un idéal commun.

Comment la R&D est-elle venue à toi ?

A la fin de mon master en géomorphologie en 2008, j’ai eu peur de m’enfermer avec des gens qui ont une même vision du monde, et un avenir tout tracé et très cloisonné. J’ai fait quelque chose de peu courant : j’ai vendu mon étude de master, et j’ai pris un billet d’avion qui m’emmenait le plus loin pour le moins cher. Je me suis retrouvé à Québec, en 2008. Je suis sorti de l’aéroport, sans billet de retour et avec cette question : qu’est-ce que je fais ? J’étais obligé de m’en remettre aux gens. Ce n’était pas une logique académique, mais une logique de recherche, sur moi, sur la relation sociale, en étant complètement subjectif et imprégné.

« [Mes voyages suivaient] une logique de recherche, sur moi, sur la relation sociale, en étant complètement subjectif et imprégné. »

J’ai voyagé pendant un an comme cela, dans toutes les Amériques. J’ai vécu des choses superbes et rencontré plein de gens. Au Mexique, on m’a proposé de raconter tout cela dans un journal. De fil en aiguille, je l’ai fait dans plusieurs pays, au Chili, en Argentine, collaborant avec différents titres de presse.

Quelle a été la continuité de tout cela ?

En rentrant en France, je n’avais pas d’idée de ce que je pouvais faire. Je suis devenu ingénieur cartographe, ce qui ne m’allait pas du tout car c’était trop fermé. J’ai fini par reprendre la plume, avec pour objectif d’écrire un livre sur mon expérience mais aussi des articles dans des revues spécialisées. Le projet de livre était bien accueilli, mais mon expérience avec les éditeurs était traumatisante pour moi. Je devais changer plein de choses pour des raisons commerciales ou politiques, alors que je racontais mon expérience profonde.

Nicolas, entouré de l’équipe de Eloisa Cartonera au Brésil, en 2013. Première vraie expérience d’innovation sociale avec un impact sur le territoire.

Comment en es-tu arrivé à l’innovation sociale ?

A la suite de mes désillusions éditoriales, je me suis souvenu d’une expérience forte [vécue] à Buenos Aires en 2008 : une pizzeria reconvertie en maison d’édition de bouquins en carton. J’y suis parti et j’ai travaillé pendant six mois avec Eloisa Cartonera [basée en Argentine]: faire un livre qui ne coûte pas cher, qui se diffuse mieux, pour que les gens se l’approprient. J’ai ainsi baigné dans l’innovation sociale, pour la première fois. Ces gens transformaient profondément les pratiques de l’édition, et même la société ! J’ai fait la même chose ensuite en France, en important le concept à Clermont sous forme associative.

C’était le début de ton travail sur le territoire clermontois …

Oui. Puis un jour j’ai rencontré Eric Dacheux, directeur du laboratoire Communication et Solidarité à Blaise-Pascal. J’avais un profil de communiquant, travaillant dans l’innovation sociale, et il a insisté sur le manque de lien entre ces points, et sur la nécessité de faire une thèse sur le sujet. Il a fini par me trouver un financement pour cela, et comme j’adore les challenges, et que je trouvais son culot impressionnant, je me suis dit : on y va ! En 2013 j’ai donc commencé ma thèse sur les « processus de communication des acteurs de l’innovation sociale ». Elle a duré trois ans.

Qu’en est-il ressorti ?

Je me suis rendu compte que la manière d’aborder la communication n’était pas la bonne quand on s’intéressait à l’innovation sociale : on se contentait d’adapter les outils du marketing, or tu ne peux pas transformer le monde en utilisant les outils des entreprises car, selon moi, elles n’ont pas vocation à changer le monde. J’ai donc créé ce modèle de communication praxéologique qui se base sur la manière dont on communique dans le monde de l’innovation sociale. C’est ainsi que j’ai été sollicité par l’institut Godin. Depuis plus d’un an, je travaille dans le monde entier pour accompagner des organisations dans leur réflexion sur les processus d’innovation sociale et des outils nécessaires pour le faire.

Sur quoi te concentres-tu à présent ?

Tout d’abord, sur ma famille. Je suis vigilant à ce que ma femme et mes deux enfants soient le centre de mon attention. Pour cela j’ai décidé de me concentrer sur mon territoire, et de mettre mon expérience à disposition du dynamisme unique de l’innovation sociale du bassin clermontois. Je ne sais pas encore quelle forme prendra cette posture mais une chose certaine est que je prends énormément de plaisir à m’imprégner des dynamiques locales. Je me sens utile ici, j’essaye de conseiller, d’accompagner, de co-constuire avec les acteurs locaux et ainsi j’ai le sentiment de participer humblement a ces grands bouleversements sociaux qu’il faudra tenter d’affronter avec le plus de résilience possible. Je crois qu’il faut faire confiance à tous ces acteurs qui sont déjà force de propositions, et co-construire avec eux les meilleurs réponses pour demain. En cela, si je peux humblement apporter ma contribution de chercheur, alors je continuerai à me concentrer sur cette mission.


Pour en savoir plus :
le site de l’institut Godin
(pas encore de site pour CISCA 😉


Entretien réalisé le 10 octobre 2018 à Epicentre. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité, puis relus et corrigés par Nicolas.
Photo de une par Damien Caillard pour le Connecteur ; autres visuels fournis par Nicolas.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #DomaineRecherche – Nicolas s’intéresse aux process de communication, non pas dans le sens de circulation d’information pour séduire, mais afin de co-construire des éléments symboliques partagés. C’est ce qui, selon lui, transforme réellement la société, par de fortes relations interpersonnelles.
  • #ActionConcrèteSon travail concret consiste à analyser ces processus au sein des écosystèmes d’innovation, par l’angle de l’action terrain. Il faut accepter un degré d’incertitude, une absence de stratégie ou de coordination des acteurs de ces écosystèmes. La clé est de favoriser les rencontres et la diversité.
  • #EcosystèmeClermontoisTout ce qui montre l’hétérogénéité de l’écosystème est un plus, par exemple le travail du Connecteur [ça fait plaisir – NDLR]. Mais Nicolas espère voir un futur « alignement de planètes » entre de grands acteurs pour faire émerger une vraie gouvernance, qui dépasse l’innovation technologique pour aller dans le social.
  • #ProjetCISCA – Un projet de Centre de R&D en Innovations Sociales est en train de voir le jour, suite à une étude conduite par Nicolas sur la pertinence d’un tel outil. L’association CISCA voit le jour en ce moment, réunissant de nombreux acteurs privés et publics désireux de créer des outils pragmatiques dans ce domaine. CISCA devra à la fois collaborer avec les laboratoires universitaires, et co-construire des outils avec les acteurs du terrain.
  • #EspacesTiersLieux – Les tiers-lieux, pour Nicolas, sont des espaces dans lesquels des acteurs hétérogènes peuvent se retrouver, qu’ils soient sectoriels ou non. Epicentre, LieuTopie, Parcc Oasis en sont des exemples clermontois. Il est cependant nécessaire de faire émerger un projet commun des tiers-lieux sur un territoire.
  • #HistoirePerso – Nicolas a très vite souhaité sortir d’une carrière « toute tracée », et a parcouru le monde pour aller aux contact de ses habitants, dans une logique de curiosité, de recherche sur soi. Il a ainsi connu le Québec, l’Amérique Latine, l’Inde … il a pu y raconter ses aventures dans des articles de presse et a participé à une vraie aventure d’innovation sociale : la fabrique de livres en carton Eloisa Cartonera à Buenos Aires. De retour en France, Eric Dacheux de l’université Blaise Pascal l’a orienté vers une thèse en innovation sociale, en 2013.
  • #ObjectifsCourtTerme – Après avoir été recruté par l’institut Godin, Nicolas s’est donc lancé dans l’aventure CISCA. A court terme, celle-ci doit entamer son travail de co-construction, en commençant par faire émerger des questions communes à ses partenaires. L’enjeu sera de « faire le lien » entre la recherche fondamentale, côté UCA, et les acteurs du territoire.