Entretien / Paul Pinault, homme connecté

Par Damien Caillard


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Ce n’est pas tous les jours qu’on peut se vanter d’avoir à Clermont un expert national – et même international – sur les objets connectés. Paul Pinault est un des ambassadeurs officiels de Sigfox, une des “pépites” françaises qui développent un réseau dédiés à l’IoT*. En outre, il est formateur, bloggueur, animateur et entrepreneur au sein de la start-up Ingenious Things. Celle-ci vient de lancer MyTeepi, son premier produit connecté sur Kickstarter. Il s’agit d’un boîtier design qui permet de garder le contact et de surveiller des lieux distants comme des résidences secondaires.

Ton cheval de bataille, c’est la transmission du savoir …

Le savoir est fait pour être partagé. A partir du moment où tu passes du temps à chercher quelque chose, c’est bête que d’autres passent autant de temps [à faire le même travail]. Quand je veux aider une start-up, c’est altruiste, je n’attends rien en retour. Et tant mieux si les projets marchent derrière ! Peut-être qu’un jour, les gens me renverront la balle … c’est pourtant ce qui manque à beaucoup d’entreprises, de donner sans rien attendre mais en sachant que ça va bénéficier à l’écosystème. On ne doit pas calculer avec une ROI à trois semaines.

Comment as-tu concrétisé cette approche pédagogique ?

Cela fait 18 ans que j’enseigne en informatique, à l’IUT, à l’ISIMA, chez GFS … cela permet de garder un contact avec des jeunes. Et le fait d’être un professionnel me permet de leur transmettre une vision appliquée, non académique, basée sur des expériences vécues et d’aller au-delà de la matière enseignée. Je leur parle aussi d’entreprise, d’usages, je leur explique à quoi sert le savoir technique qui est enseigné. Cela permet aussi de voir comment ces jeunes évoluent, quels sont leurs centres d’intérêts. J’adore ensuite les retrouver dans le monde professionnel quelques années plus tard.

« Enseigner permet de voir l’évolution des centres d’intérêts des jeunes dans la technologie. »

J’ai également monté un blog, pas pour faire des vues mais parce que je passe mon temps à chercher des infos pour moi. Je voulais mettre au propre et rendre disponible mes notes personnelles : c’était le principe de base. Au fur et à mesure, j’ai creusé différents sujets, comme la programmation, la sécurité, les systèmes, les réseaux … [et], plus récemment (…) la technologie Sigfox. Je me suis en particulier intéressé à celle-ci car elle illustre, avec LoRa une vraie rupture technologique qui m’inspire. Ce qui me conduit à écrire sur le fond et non plus seulement sur la techno seule.

Le Flashcamp donné par Paul au Bivouac (la Pardieu) en décembre 2016, sur « une étude de marché pour moins de 100 € ». 100% agilité.

[Enfin], j’ai eu pas mal d’interventions sur des Clermont Tech, LavaJug, et j’étais speaker à des (…) conférences nationales. Ce qui m’intéresse, c’est – au-delà de présenter un sujet – de voir comment les gens orientent la discussion. Cela me permet aussi de découvrir les écosystèmes autour de ces sujets, comme les “vendeurs de pelles et de pioches”** dans les crypto-monnaies. J’aime être surpris par des sujets que je découvre et la manière dont les gens s’en emparent.

Ce travail de veille explique sans doute ton métier de “prospectiviste” chez Michelin

[Chez Michelin], je fais de l’architecture, à savoir : se projeter dans l’avenir, identifier les technologies à mettre en œuvre et initier ou accompagner le changement. Ce poste m’amène à m’ouvrir sur l’extérieur, à participer à beaucoup de conférences et à m’intéresser à ce qui se passe dans les start-ups. C’est finalement assez proche de l’interaction avec les étudiants, je le fais avec le but d’écouter mais aussi de contribuer en traduisant ce que j’entends sous forme de conférences ou de contenus. Pour créer, il faut s’inspirer : observer puis transformer, bien plus que se mettre au fond de la cave et réfléchir pendant des heures.

Quelles sont les tendances techno de demain qui t’interpellent ?

[Un des] sujets majeurs et porteurs pour demain est les objets connectés, qui peuvent radicalement changer notre quotidien. En lien avec l’IA***, qui n’a de sens que si on a des capteurs : un cerveau sans yeux, sans oreilles n’a pas de [pertinence] dans le monde réel. Enfin, la big data pour traiter les données collectées.

[Côté économie], les crypto-monnaies (bitcoin ou autres) qui vont à mon avis devenir un standard, comme l’est devenu Paypal. Mais les crypto-monnaies apportent quelque chose de plus, avec des banques et des outils financiers beaucoup plus accessibles et plus rapides. Là dedans, la blockchain va remplacer de nombreux métiers, mais est-ce que ce sera un changement aussi massif que l’internet ? Pas sûr. Alors que l’IoT et l’IA, certainement.

« Le sujet des objets connectés peut radicalement changer notre quotidien. »

[Dernière tendance], moins connue : les nano-robots et la programmation d’ADN, où l’on recode l’ADN de bactéries pour leur faire faire ce qu’on veut. Ce sujet me passionne, on sort de la technologie pure tout en restant dans la notion de programmation. C’est le codeur qui parle et qui trouve ça complètement fou !

Pour réaliser cette veille, tu es en contact avec de nombreux acteurs de l’écosystème clermontois. Comment analyses-tu sa dynamique actuelle ?

Clermont reste un petit écosystème qui a du mal à se renouveler, et ça ne se fait pas par vague ou sur un effet de mode. [En général], des start-ups se créent tous les jours, et il faut les accompagner sur le long terme, avec une culture de fond, qui se [constitue] parce que des start-ups ont réussi et pollinisent les autres en aval.

A Clermont, la communauté tech et informatique s’est bien [structurée] par les Clermont Tech et LavaJug, la difficulté étant de maintenir [le mouvement] dans le temps, et de se renouveler. Au niveau entrepreneurial, l’ESC et le Bivouac sont deux piliers qui ont créé une dynamique forte. On trouve aussi des netrepreneurs et des Business Angels qui sont toujours prêts à conseiller ou aider.

Paul parmi les Auvergne Business Angels, en visite chez Gérard Merle (groupe RGM) à Brassac-les-Mines.

Pourtant, après 3 ans [depuis la création du Bivouac], je me pose des questions. Je m’attendais à une vraie percée grâce à l’investissement des grands groupes et de la région et une synergie forte avec les startup. J’ai vécu l’an 2000 et la création de Pascalis. J’ai l’impression que l’histoire se répète un peu. Les grands acteurs clermontois [ne se sont pas encore assez engagés] en faveur d’un écosystème ouvert. A un moment, il faut prendre des risques parce que c’est ton territoire. Peut-être que ça ne marchera pas, mais au niveau d’un grand groupe, si le risque représente 50 000 euros, c’est [relativement] indolore. Alors qu’au niveau de la start-up, c’est énorme ! Et ça peut faire la différence : un contrat, une référence ca suffit souvent pour démarrer un business.

Le pari que tu as fait avec ta propre start-up est sur les objets connectés …

J’ai commencé à créer des boîtes à 18 ans (…) J’ai aussi monté des sites web sans structure juridique, mais à vocation économique [ou commerciale]. [Néanmoins], cela faisait longtemps que j’attendais une opportunité pour lancer un vrai projet innovant. Je m’étais mis trop tard sur le web, idem sur le mobile. La nouveauté à saisir qui me parlait, c’était les objets connectés, [car ce domaine est] un mélange de compétences électroniques, de matériel et de software – le code restant ma [formation] de base. Ce mélange de compétences me plaisait beaucoup.

Comment est venue l’idée de Ingenious Things, la start-up que tu as co-fondée ?

A la base, c’était le projet MyTeepi, que j’ai lancé avec un ami proche. On était complémentaire software/hardware mais aussi maker de mon côté et designer du sien. Le déclencheur était [en 2013-2014] l’arrivée des Arduino, les imprimantes 3D et des Raspberry Pi, qui permettaient de faire de l’électronique soi-même, sans mettre 50 000 € sur la table. En 2014, Sigfox se lance, et je le vois comme une révolution car j’imagine comment on peut répondre à des use cases de manière très innovante.

D’ailleurs, en traitant de Sigfox dans ton blog et par ton activité, tu es devenu un spécialiste réputé

Aujourd’hui, je fais partie des premiers ambassadeurs Sigfox, choisis par la marque qui les reconnaît comme experts et vers lesquels on peut se tourner pour répondre à des questions. Mais Sigfox ne demande rien en retour : je ne suis pas attaché ni rémunéré par la marque, c’est intéressant ! Je peux écrire ce que je veux, parler librement de leurs concurrents (…) Cela signifie que Sigfox a confiance en ce que je raconte, et que j’ai un accès privilégié à leurs informations. C’est très utile pour Ingenious Things ; aussi chez Michelin où je peux accompagner les projets avec des informations plus avancées et détaillées que ce que l’on trouve sur le marché. Je suis content d’avoir été l’étincelle de plusieurs projets locaux autour de cette technologie, dans des grands groupes ou des PME.

Présentation du Foxtracker, un dispositif de traçage GPS en Sigfox. Paul avait participé à un de nos premiers papiers sur les objets connectés à l’automne 2016.

Que propose Ingenious Things aujourd’hui ?

Notre objectif est d’amener des objets dans des use cases qui ne pouvaient pas être couverts [auparavant]. C’est par exemple l’éleveur qui doit savoir si le fil de sa clôture est toujours bouclé, c’est le plaisancier qui souhaite savoir si on bateau n’a pas été volé … on peut désormais placer des objets connectés dans ces endroits.

Et puis, l’électronique [classique] est un mode de production très industriel avec des cycles de production à 18 mois et des investissements très forts. Nous, on a une approche bien plus lean et agile, issue de l’informatique. En la mêlant à des capacités de production type maker, [on peut] sortir des protos en quelques heures, des pré-séries en quelques semaines, pour tester très vite sur le marché et décider de la suite à donner quant à l’industrialisation.

Tu viens de lancer le MyTeepi, premier objet connecté grand public proposé par Ingenious Things, sur Kickstarter. Comment cela se passe-t-il ?

MyTeepi est devenu un objet phare pour [nous], puisqu’on a pivoté depuis le modèle initial qui ne correspondait pas au marché. On a vu que notre public serait des personnes aisées, relativement âgées, qui voulaient un objet simple. [Le modèle initial] en plastique était complexe et cher à monter, et on s’est retrouvé sur le bois qui nous a permis de contourner ce problème industriel et de nous différencier !

« Ingenious Things est focalisé sur la qualité du service en produisant l’objet en local. »

[Aujourd’hui], on est à la recherche des premiers contrats qui vont faire démarrer notre activité. On a des produits prêts à la vente, sur lesquels on a mesuré des [intentions d’achat] … mais dans des quantités insuffisantes pour l’industrialisation ! C’est la difficulté des objets connectés : tu peux faire du 1 à 10 [unités] à la main, et du “à partir de 1000 [unités]” en industrialisation. [Mais] c’est entre 10 et 1000 [unités] que c’est compliqué, il faut franchir le gap. On a donc lancé un Kickstarter pour atteindre ce premier seuil pour lancer la machine, puis passer en mode industriel pour réduire les coûts de production, générer une activité profitable et créer de l’emploi.

Pour toi, les objets connectés permettent de relocaliser la production industrielle.

Les objets connectés, c’est aussi des changements importants dans la distribution et les business models. Ce sont des [dispositifs] qui marcheront plus sur le principe de services utilisant un objet : [du coup], tu sors de la logique de produire à coût minimal en Chine. Au contraire, tu as plutôt intérêt à avoir un produit réalisé à proximité, de qualité, même un peu plus cher. Les Chinois font des objets de grande qualité mais les services sont catastrophiques (problèmes d’installation, manque de drivers, défauts d’usage …). Nous, on est focalisé sur la qualité du service en produisant l’objet en local.

*Internet of Things : l’univers des objets connectés
**machines de minages, fédérations de mineurs, plateformes de trading … tout ce qui s’est monté pour répondre aux besoins des mineurs de bitcoin, par exemple.
***Intelligence Artificielle


Pour en savoir plus :
le blog de Paul
le site de Ingenious Things
la page Kickstarter du MyTeepi


Propos recueillis le 4 avril 2018, synthétisés et réorganisés pour des raisons de lisibilité, puis relus et corrigés par Paul. Paul est également membre de l’association le Connecteur.

Crédits photo : Damien Caillard

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #TransmissionDuSavoir – Une des vocations fortes de Paul est de transférer le savoir, principalement autour de la technologie. Lui-même fait un important travail de veille pour son activité, et il le met à disposition du public à travers de nombreuses formations, mais aussi son blog et ses interventions en conférences ou à Clermont Tech et LavaJug. L’enseignement, en particulier, lui permet de rester au contact des jeunes et d’observer l’évolution des tendances et des usages techno.
  • #ProspectiveTechno – Paul est « architecte » chez Michelin, ce qui consiste principalement à faire de la prospective. Les tendances de fond pour demain, selon lui, sont les objets connectés – associés à l’intelligence artificielle et à la big data – ainsi que les crypto-monnaies dans le domaine financier et économique. Il est aussi très attentif à la programmation de l’ADN de bactéries pour en faire des « nano-robots ».
  • #Ecosystème – Acteur au sein de réseaux tech et codeurs sur Clermont, Paul a suivi l’évolution récente de l’écosystème. Il est aujourd’hui relativement attentiste sur les résultats obtenus, alors que le Bivouac va fêter ses 3 ans fin 2018. Si des dynamiques intéressantes sont nées, les grands acteurs – privés notamment – ne s’engagent, selon lui, pas assez dans le soutien aux start-ups.
  • #ObjetsConnectés – Paul a créé Ingenious Things, une start-up dédiée aux objets connectés fonctionnant sur le réseau Sigfox. Il a pu mettre en exercice dans ce projet sa passion pour le code associé à l’électronique. Surtout, Ingenious Things mise sur la révolution en cours des objets connectés, associés à de nouveaux usages.
  • #AmbassadeurSigfox – Sigfox, « pépite » tech française, propose un réseau de data mobile dédié aux objets connectés. Sans être attaché à l’entreprise, Paul en est un expert reconnu internationalement. D’un côté, il est libre d’écrire dans son blog sur Sigfox ou ses concurrents, de l’autre il a un accès privilégié aux informations de l’entreprise, ce qui est très valorisant.
  • #IngeniousThings – Aujourd’hui, Ingenious Things mise sur l’évolution des business models des objets connectés, des produits vers les services liés aux produits. Avec une approche très agile dans les modes de production industriels, ce qui permet de tester très rapidement et à faible coût des prototypes sur le marché, et d’itérer pour les améliorer.
  • #MyTeepi – Le premier produit de Ingenious Things est aujourd’hui disponible sur Kickstarter, il s’agit de MyTeepi, un objet connecté destiné aux sites isolés comme les résidences secondaires, les bateaux … mais aussi utilisables pour rester en lien avec des personnes âgées. L’objectif de la campagne Kickstarter est d’atteindre une masse critique de commandes permettant de déclencher la pré-industrialisation.