Entretien / Philippe Métais, pirate de l’innovation

Par Damien Caillard
et Cindy Pappalardo-Roy

Il a toujours la banane, qu’il s’agisse de biométhane ou d’autre chose : Philippe Métais est un hyper-actif de l’innovation, depuis longtemps chez GRDF Centre (désormais partie d’une grande région Sud-Est) et en soutien de nombreuses initiatives dans l’écosystème auvergnat. Vous le reconnaîtrez dans les Uphéros : c’est l’homme aux deux smartphones (réseaux sociaux obligent). Ailleurs, il se déplace souvent avec ses baskets et son violoncelle. Une originalité qu’il revendique et qu’il arbore : pour Philippe, l’innovation est une affaire de piratage – constructif – des codes et des habitudes.


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Tu es très attaché à Clermont même si tu évolues au niveau national chez GRDF. Qu’est-ce qui te plaît tant en Auvergne ?

Clermont, c’est notre terre d’expérimentation. Lorsque nos responsabilités concernaient GRDF Centre*, nous naviguions dans une petite “région”, nous étions très polyvalents, et ça nous permettait d’expérimenter des choses en innovation ouverte, participative, etc. C’est cette mentalité de test and learn, de travail en mode “pirate”: essayer de faire et voir après si ça nous plaît, si c’est utile, si on apprend…

Cette approche, tu l’appliques par une méthode de travail “ouverte”. Fonctionne-t-elle avec les équipes locales ?

La région GRDF Centre n’était finalement pas constitué d’un nombre important de collaborateurs (800 salariés environ). Cela nous avait permis d’identifier des techniciens, des collaborateurs qui ont cet esprit un peu “pirate” ou “Corporate Hacker”. et grâce à eux, nous avons pu tester des idées émergeant du terrain que nous avons aidées à faire grandir en embarquant aussi les managers.

Par exemple, en 2018 avec “Mon petit kit biométhane” qui est née d’une idée d’une collaboratrice d’Orléans dont le manager ne savait comment l’aider à prototyper son idée. Grâce à ce réseau de “corporate hackers” nous l’avons aidée à trouver les bons interlocuteurs en Open Innovation pour dégager du budget et des intervenants compétents.

Philippe, au fond, écoutant Jean-Philippe Cagne lors d’une session de « reverse mentoring » à Orléans. Un des nombreux exemples d’innovation dans le management

Notre job de facilitateur en Open Innovation est notamment de détecter ces bonnes idées que nos collègues peuvent difficilement porter seuls, et que l’on peut orienter vers les bonnes compétences, les bons sponsors et les meilleurs ambassadeurs, qu’ils soient internes ou externes à GRDF. Pour revenir à “Mon petit kit biométhane”, nous avons proposé à Nadine Mathieu et Alice Thellier de l’Agence La Supérette d’imaginer le storytelling, à Jonathan Mazuel de travailler sur le design, à Pierre Personne des Petits débrouillards de vulgariser les expériences scientifiques que notre collègue d’Orléans avait imaginées. Ils se sont tous inspirés les uns des autres pour créer ce prototype.

Peux-tu nous donner un exemple d’outil collaboratif ?

Jean-Philippe Cagne, qui est maintenant le Directeur Recherche & Développement, Innovation et data, a pris l’habitude d’organiser des bootcamps afin de trouver de nouvelles pistes de business. Et pour notre entreprise, les schéma des bootcamps permet également de faire bouger la créativité dans nos directions.

« Notre job de facilitateur en Open Innovation est notamment de détecter ces bonnes idées que nos collègues peuvent difficilement porter seuls »

Par exemple, GRDF est en train de déployer un réseau de communication basse fréquence pour le compteur communicant gaz. Ce réseau sera utilisé pour les besoins de transfert des données des compteurs communicant gaz. Et pour imaginer d’autres usages au service des territoires que ce réseau peut proposer, une journée d’idéation sera menée le 25 mars prochain dans toute la France. Des dizaines d’événements seront organisés à travers la France, dont un probablement à Clermont-Ferrand, où les salariés de GRDF et nos parties prenantes externes (des clients, des représentants de collectivités locales) imagineront des usages de l’énergie pour demain.

Avec Jean-Philippe Cagne et Pascal Serra, vous formez un trio très soudé et complémentaire. Quel est votre rôle à chacun ?

Tout cela, ce ne sont pas des réussites individuelles. Jean-Philippe est arrivé à Clermont-Ferrand il y a un an et demi, et on a vu qu’il apprenait de nous autant que nous de lui (…) Il a 50 milliards d’idées à la seconde ! (…) Pascal, je l’appelle “Monsieur Méthode”, avec une capacité à revenir sur le sens des choses, “remettre l’église au centre du village” et nous aide aussi à prendre le recul nécessaire. De mon côté, j’ai une vraie empathie pour accompagner les gens, et j’aime faciliter. Bref, c’est une vrai intelligence collective que nous essayons de mettre en œuvre.

Par où es-tu passé pour en arriver à ce stade de ta carrière ?

Je suis ingénieur électricien. En 2003, j’ai travaillé dans une start-up, Dynergie, qui proposait pour les gros consommateurs d’énergie de négocier des achats groupés, selon leurs profils de consommation. C’était un business très technique dans un marché pas assez mature. et comme parfois il ne faut pas être pionnier trop tôt, l’aventure de cette start-up s’est arrêtée au bout d’un an.

Grâce notamment à l’action de Philippe, GRDF est un soutien de poids pour le TEDxClermont. Ici, en amont de l’édition 2018 avec Alexia Darve, responsable des partenariats de l’événement.

Puis je suis passé d’une mini-start-up à un grand groupe (en intégrant une entité qui deviendra plus tard GRDF) en manageant des équipes techniques de taille variées. mais je continue souvent à “faire” pour montrer l’exemple ou montrer que cela est possible. Ce qui implique de la polyvalence. Dans une boîte qui démarre, tu es autant commercial, que technicien, que secrétaire…

« C’est une vrai intelligence collective que nous essayons de mettre en œuvre. »

Je suis arrivé à Clermont en 2013 et je suis passé de manager d’équipe technique à directeur financier. En prenant ce poste, je suis sorti de ma zone de confort et de mon savoir faire technique. Et cela a été envisageable grâce à la relation de confiance de mon manager de l’époque qui est très attentif à ce que ses collaborateurs s’épanouisse dans des missions diverses. J’ai adoré ce poste car j’y ai appris plein de choses. Beaucoup de collègues ont pris du temps pour me former, et surtout parce qu’après avoir compris le fonctionnement financier, j’ai pu aller voir les managers pour leur mettre à disposition ces outils. Cela revient à la facilitation, et cela peut être très enthousiasmant, même pour des fonctions finalement régaliennes.

Cela t’a aussi amené à travailler sur de nouveaux supports …

Oui, je suis passé sur les réseaux sociaux. Parce qu’on était dans un collectif managérial où on faisait beaucoup de choses par nous mêmes : il y avait un directeur, un RRH, un DAF, etc., mais on se partageait tout le reste : la qualité, le contrôle interne, la communication, l’innovation… C’est comme ça que j’ai récupéré les réseaux sociaux internes – toujours en mode hacker.

« Kioz », le prix de l’innovation interne à GRDF (France), remis en 2016 au projet Tefépamal co-développé avec Preda. De part et d’autre de Philippe : Pascal Serra (à gauche sur l’image) et Frédéric Domon, co-fondateur de Preda

Ce que j’en retire, c’est l’incroyable capacité d’un réseau social à aider à la mise en relation, faciliter l’apport d’un collectif, poser une question. Aussi, comment tu peux contourner le système, même si cela peut être positif comme négatif. Il y a la procédure d’un côté, et la possibilité d’utiliser le collectif pour trouver une manière de détourner la procédure, trouver une solution plus astucieuse.

Par exemple ?

Tefépamal, c’était typiquement cela. C’est une application inspirée par la start-up Preda, qui voulait créer et fédérer une communauté sur les enjeux de la sécurité au travail. Pour nous, c’était une manière de tester une autre manière de parler d’un sujet à la base très sérieux. Juste avant Tefépamal, on a mis à jour le règlement intérieur de sécurité GRDF, sous forme de livret écrit, imprimé, qui est un ouvrage de référence, et cette appli a permis de le transformer grâce au micro-learning avec Preda.

Le partenariat avec Preda est un exemple d’Open Innovation. Quel est ton avis général sur le sujet ?

L’Open Innovation**, c’est beaucoup de mise en relation à la base. Pascal à [ainsi] détecté le projet Eve***, parce que Sylvain Godard travaillait sur une de nos vidéos. L’écosystème auvergnat est petit et on se connaît facilement. Pour Eve, on croit à l’ouverture amenée par le produit. Cela commence à peine, à voir comment ça se déploiera.

Philippe et Pascal lors de la séance du Club Open Innovation Auvergne, en octobre dernier.

En plus, on veut relier ça avec une dynamique de Living Lab. Notre idée, c’est de mettre en relation les usages, les citoyens, les partenaires, au cœur de systèmes urbains pour échanger et tester des choses. Un incubateur GRDF à Clermont, ça n’a pas de sens. Travailler avec d’autres en mode Living Lab, ça doit permettre d’atteindre beaucoup de monde, même de manière phygitale ! On se dit qu’on pourrait mettre à disposition de ces Living Labs ce genre d’outils. On veut tester le modèle du Living Lab, et si ça marche, on peut l’étendre à tout le territoire national.

Comment ont évolué tes responsabilités dans la nouvelle organisation GRDF ?

Le projet d’entreprise de GRDF est résolument tourné vers la transition énergétique, l’amélioration de l’efficacité énergétique et la transformation du gaz naturel en gaz renouvelable produit localement dans une économie circulaire vertueuse.

« Ceci est une patate chauffante » : Philippe tient à faire le pari du biométhane pour GRDF. La thématique se traduit dans de nombreux événements, par exemple lors de la dernière Clermont Innovation Week

Et depuis le 1er janvier 2019, avec Jean-Philippe et Pascal, on a de nouvelles casquettes en R&D, innovation et data de GRDF pour contribuer à ce projet. Dans ces domaines, nous sommes des facilitateurs pour le niveau national et nous travaillons avec trois collègues en place à Paris sur le sujet de l’innovation. L’une des dernières actions a été de participer en tant que partenaire de la Maddy Keynote 2019, par exemple.

Mais tu restes malgré tout basé en Auvergne. Quels sont les projets principaux de ton unité sur notre écosystème ?

Notre appel à projets fait avec le Bivouac a beaucoup intéressé notre Chief Data Officer : on souhaite suivre une des start-ups lauréates, E-grid, sur la question des données gaz en open-source et de la gamification des économies d’énergie. Ici, la mise en relation est plus facile. À Paris, mes collègues sont énormément sollicités, et les start-ups également. C’est la chance et la malchance d’être dans un “petit” écosystème : tu es plus visible même si tu as moins d’opportunités qu’à Paris.

« Notre idée, c’est de mettre en relation les usages, les citoyens, les partenaires, au cœur de systèmes urbains pour échanger et tester des choses. »

Au final, on est plutôt fiers de pouvoir proposer un pilotage national des sujets R&D et innovation chez GRDF depuis Clermont. On montre ainsi notre capacité à être plus agiles. Et ça répond à l’idée de notre notre DG qui dit que les territoires sont importants et que tout ne doit pas se faire à Paris.

Le mot de la fin ?

“Biniou” ! c’est ainsi que j’appelle mon compagnon depuis 1996 qui est un violoncelle de 1906 et qui a donné naissance à mon pseudo sur les réseaux sociaux. J’en joue depuis que je suis enfant et ça fait partie de mon équilibre de vie. Je me balade souvent avec mon violoncelle : moi qui suis plutôt timide, ça interpelle les gens, c’est un excellent moyen d’engager la conversation et cela casse également un peu les codes !

Au concours de « pull de Noël », palme d’or à Philippe. Petit exemple d’un style décontracté et revendiqué par les « corporate hackers »

Lorsque j’ai démarré ma vie professionnelle, je portais le costume, ça me semblait nécessaire quand j’étais manager à 24 ans d’une équipe d’une cinquantaine de collaborateurs qui avaient l’âge de mes parents. J’avais l’impression que cela me donnait de la légitimité et ce dress code m’enfermait dans mes idées de management. Aujourd’hui, mon côté pirate, c’est de venir en basket au siège social de GRDF, en bousculant ma tenue et les méthodes de travail. Mon rêve : faire un orchestre avec les musiciens de GRDF.

*GRDF Centre: Auvergne, Centre Val de Loire et Limousin avant la modification des régions de GRDF le 1er janvier 2019 (fusion de la partie auvergnate dans une “grande” région Sud-Est)

**GRDF Centre, par l’intermédiaire et Philippe et Pascal, sont membres du Club Open Innovation Auvergne (animé par le Connecteur)

***Eve est le projet principal porté par la start-up Atome, de Sylvain et Jean-Eric Godard


Pour en savoir plus :
la page des « engagements » GRDF


Entretien réalisé le 4 février à l’IAE Management par Damien Caillard. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy, puis relus et corrigés par Philippe.
Visuels fournis par Fanny Reynaud, Jérôme Palle et Damien Caillard.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #AttachementClermontois – Philippe n’est pas Clermontois d’origine mais a trouvé ici une « terre d’expérimentation ». La taille relativement restreinte de la « région » (au sens GRDF du terme, et avant la fusion récente) permettait de pratiquer beaucoup de test et d’innovation ouverte.
  • #CorporateHacker – C’est l’essence du mode « pirate » revendiqué par Philippe : test and learn. Sur 800 salariés, il pouvait repérer les « corporate hackers » pour tester des idées émergeant du terrain. Son métier de « facilitateur » en la matière consistait aussi à faire grandir ces idées, toujours portée par les salariés pionniers, avec les bons partenaires – locaux si possible – afin d’aboutir à un prototype. C’est aussi l’objet des bootcamps organisés pour trouver de nouvelles pistes business.
  • #Trio – Philippe travaille de manière étroite avec Jean-Philippe Cagne et Pascal Serra, et ils ont des regards complémentaires. Jean-Philippe est très créatif, Pascal plus méthodologique, et Philippe apporte son empathie et sa volonté d’accompagnement. Le tout en mode « intelligence collective » qu’ils revendiquent.
  • #Parcours – De formation ingénieur électricien, Philippe a travaillé en 2003 dans une start-ups energitech. Après cette première expérience très « multicartes », il a fait le saut dans un grand groupe, appelé à devenir GRDF, en tant que manager d’équipes. Mais il avait gardé la volonté de « faire » pour montrer que les choses sont possibles. Arrivé à Clermont en 2013, il est un temps directeur financier, ce qui lui a apporté un autre regard très enrichissant. Là aussi, il le voit comme une mission de facilitation.
  • #RéseauxSociaux – Enfin, Philippe est devenu animateur réseaux sociaux pour les équipes internes à GRDF Centre. Ce job était clé dans le sens où les équipes avaient l’habitude du partage, et qu’il fallait accompagner ces échanges. Il a pu « finaliser » son approche de Corporate Hacker dans ce cadre, en jouant sur la puissance des réseaux sociaux. Le collectif était un moyen de trouver des solutions parfois plus astucieuses que la procédure en place.
  • #OpenInnovation – C’est ainsi qu’il a développé un projet en Open Innovation avec la start-up Preda : Tefépamal, récompensé par un prix d’innovation interne en 2016.  De même et plus récemment avec le projet Eve porté par la start-up chamaliéroise Atome. Ces approches partenariales GRDF-start-ups se placent dans une logique de Living Lab que Philippe promeut : mettre en relation usages, citoyens, entreprises, partenaires au coeur de systèmes urbains pour échanger et tester. C’est ce qu’il souhaiterait prototyper à Clermont.
  • #Projetd’Entreprise – GRDF s’oriente vers la transition énergétique, notamment avec la biométhanisation, un des chevaux de bataille de Philippe. Après la « fusion » des régions et la disparition de GRDF Centre, Philippe a rejoint Pascal et Jean-Philippe dans une unité spécifique dédiée à la R&D, l’innovation et la data au niveau national, mais il reste basé à Clermont, ce qui lui donne plus d’agilité qu’à Paris. Ici, il travaille notamment avec le Bivouac (dernier appel à projets Energitech).
  • #Biniou! – Toujours en mode pirate, Philippe affectionne une passion d’enfance, le violoncelle – son « biniou » – qu’il pratique toujours et qu’il amène souvent avec lui. Un moyen original d’interpeller les gens et de briser la glace. Bousculer les codes de l’entreprise lui semble nécessaire pour ne pas s’enfermer dans une conception verticale du management.