Entretien / Steny Solitude, mémoire augmentée

Par Damien Caillard
et Cindy Pappalardo-Roy

Tout n’est-il finalement qu’information ? C’est le présupposé de Steny Solitude, qui a fondé la start-up Perfect Memory basée à Chamalières. Elle propose une solution de « Digital Asset Management » très élaborée pour les professionnels des médias, du e-commerce et de nombreux acteurs du numérique gérant des flux d’inventaires complexes. Après 10 ans d’existence, le choix auvergnat de Perfect Memory est parfaitement assumé et revendiqué par Steny, qui travaille à un rapprochement stratégique en innovation ouverte.


Accéder au résumé/sommaire de cet article


Quel est le point de départ de Perfect Memory?

L’idée était que, à l’heure d’Internet, de la grande disponibilité des données et d’une circulation plus rapide des informations, les systèmes de gestion de la données reposant sur la logique d’entrepôt sont obsolètes. On a voulu réinventer ces systèmes, en les rendant compatibles, flexibles et simples d’utilisation pour tous les utilisateurs. 

Comment décrirais-tu le rôle de l’information, au sens large, dans le numérique?

À une époque, on parlait d’ingénierie de la connaissance, ou de gestion de la donnée. Nous, on est dans le « raffinage » de la connaissance : on prend du contenu brut et on le transforme en ressource exploitable par nos clients et leur écosystème. Si vous êtes un média, votre ressource brute c’est ce qui sort de la caméra, du micro ; si vous êtes un retailer, c’est votre catalogue, vos stats, etc.

On est dans le raffinage de la connaissance : on prend du contenu brut et on le transforme en ressource exploitable par nos clients et leur écosystème.

Aujourd’hui, les dix plus grosses capitalisations mondiales sont axées sur la gestion d’information dans l’écosystème au sein duquel ils baignent : Facebook, Amazon, Alibaba … Leur métier, c’est de mettre en relation des services et des consommateurs grâce aux données.

Ton domaine, c’est le Digital Asset Management, mais avec une approche originale…

On offre un “DAM* As A Brain”. D’abord, il y a eu le Web, le réseau des documents interconnectés. Ensuite, le cloud : le réseau des applicatifs interconnectés. Ce qu’on appelle le Brain, c’est le réseau des machines pensantes, des plateformes d’interprétation interconnectées. On pense qu’il y a une nouvelle marche franchie ici, offrant la possibilité de faire des analyses poussées et fines. Ce sont des plateformes d’intelligence artificielle connectées. Je précise dans toutes ses facettes ! Ce n’est pas que le machine learning, ou le deep learning : ça, c’est la partie statistique. 

Quelles sont les autres parties de ce système?

Il y a une autre branche qui est le domaine sémantique, et il est capital : il permet de rendre intelligible ce que l’IA a débusqué. On y trouve les logiques métiers, les expertises, les bases de savoir… Tu commences d’ailleurs à avoir des publications de gros mastodontes type Uber Eats qui doit gérer des variétés énormes de menus, en plusieurs langues et cultures. Pour avoir un système pensant, il faut être capable de regarder et de comprendre. Le système sémantique permet de comprendre et de mettre en relation les informations captées dans l’environnement, pour être capable de prendre une décision. Le Brain permet de faire cela.

Ta start-up fête ses dix années d’existence. Par quelles phases est-elle passée?

J’ai créé Perfect Memory en 2008, c’est la deuxième start-up à laquelle je participe. Avant cela, j’ai conçu une caméra sémantique qui décrivait, par une série d’index, ce qu’elle filmait ; on l’a utilisé par exemple pour faire les castings en masse de la Nouvelle Star sur M6 ! La prod’ devait traiter 30 000 personnes en quinze jours, et les algorithmes les aidaient à repérer certaines personnes qui sortaient du lot. On l’utilisait aussi dans des émissions politiques, pour gérer les questions du public.

Le domaine sémantique est capital : il permet de rendre intelligible ce que l’IA a débusqué.

La question de la capitalisation de la connaissance est primordiale pour moi, car j’ai un esprit scientifique qui m’a poussé à chercher à comprendre comment les choses marchaient. Notamment, comment le savoir se construit et se transmet. 

J’ai commencé à recruter quelques mois après la création de Perfect Memory. On a mis quatre ans à mettre au point une première version du produit : c’était un très long travail ! (…) En 2013, on a déménagé l’équipe sur Chamalières après avoir levé des fonds auprès de Sofimac Partners. 

Et maintenant?

[A présent, nous sommes] un éditeur logiciel assumé. Cela veut dire qu’on va piloter le déploiement et l’intégration de nos solutions chez nos clients, mais on travaille aussi avec des intégrateurs lorsque la charge d’intégration est importante.

Steny et son équipe, dans les locaux chamaliérois. La start-up est restée assez discrète dans l’écosystème local, Steny étant très souvent appelé sur Paris ou à l’international.

Aujourd’hui, Perfect Memory a une dizaine de clients dont trois en production pour lesquels nous gérons des centaines de milliers, voire des millions de données. Ce sont des acteurs des médias, de l’événementiel, bientôt du retail : Eurovision Media Services, RTL, TV France International, Radio France…

Le capital est clé dans le développement des start-ups. Comment Perfect Memory s’est-elle financée?

Critéo, c’était six ans de développement initial ! Avant, il y a une phase de vaches maigres, de prise de risque très importante. La clé, c’est d’avoir un très bon accès au capital dès le début, et ce n’était pas mon cas.

La clé, c’est d’avoir un très bon accès au capital dès le début.

On s’est appuyés sur un dispositif permettant de récolter les fonds de défiscalisation ISF. On a utilisé les leviers disponibles, comme Oséo / BPI France, les organismes régionaux, puis on est montés sur la première plateforme de ce qui ne s’appelait pas encore le crowdfunding : Alternativa. Tout cela a permis de maintenir une petite équipe de trois ou quatre personnes. Enfin, on a déposé un dossier européen en défendant notre vision de l’asset management. 

Où en es-tu du financement de Perfect Memory?

Je ne peux pas dire grand chose aujourd’hui, il y a plusieurs pistes que je ne peux dévoiler, mais je travaille d’arrache-pied pour donner à l’entreprise les moyens de ses ambitions à un moment d’alignement parfait de notre offre et de la demande du marché. Les opportunités se multiplient et cela implique de faire un choix sur les secteurs économiques. 

Steny en pleine présentation de sa solution lors du salon RAI Amsterdam 2018. Le slogan, répété sur les nombreux visuels : « la sémantique au service du big data »

En réalité, nous observons que tout le monde devient média. Red Bull est un média qui vend des boissons, Décathlon est un média qui vend des articles de sports… Du point de vue de la réalité opérationnelle, c’est fondamental. Toutes ces entreprises ont au fond le même problème. 

L’innovation est-elle une constante dans ton parcours?

Par la force des choses oui, mais ce n’est pas une fin en soit. Je pense que mon intérêt se porte spontanément sur les projets avec des enjeux sociétaux forts qui se traduisent aussi par des défis technologiques importants. 

La première start-up à laquelle j’ai participé, a été fondée sous l’impulsion de Bernard Stiegler en 2002 !… ; elle visait à alphabétiser les personnes à l’écriture audiovisuelle, notamment pour se réapproprient les codes élémentaire du principal médium de communication moderne . Pour Bernard une population qui l’écriture audiovisuelle est aussi une population moins exposé aux manipulation des médias…

Bernard Stiegler, philosophe français traitant notamment de l’impact d’internet sur la société et du consumérisme. Il fut le mentor de Steny dans ses premières années de travail.

L’objectif premier restait d’aider tout un chacun à faire des “clips vidéo utilitaires”, pour promouvoir des lieux touristiques, bien avant Adobe et Youtube. On a même conçu et diffusé la première vidéo cliquable du monde ! Aujourd’hui c’est un standard, mais à ce moment c’était totalement disruptif, du jamais vu. C’est comme ça que j’ai connu l’univers des start-ups, à travers le “spin-off” d’un premier ambitieux projets de R&D collaboratif (il y avait cinq partenaires différents), soutenu par le ministère de l’Industrie, pour lesquels on ne savait même pas si les objectifs étaient réalisables.

Je pense que mon intérêt se porte spontanément sur les projets avec des enjeux sociétaux forts.

Au bout de quelques années chez Skema** (c’était le nom de la start-up), nos vues ont divergé. Moi, le CTO, je voulais qu’on assume le fait d’avoir un proto de caméra connectée en allant convaincre des investisseurs. Le CEO était plutôt sur des plateformes de diffusion de vidéos auto-produites, à l’époque de la naissance de Dailymotion et Youtube. On a pas pu se réconcilier là-dessus. J’avais travaillé sur le projet Médiamap*** et suis parti avec cette idée pour fonder Perfect Memory.

Quelle est ta vision sur le milieu des start-ups en France?

Il y a encore du chemin à faire sur l’aspect culturel (la prise de risque) et structurel (le financement des projets). Il y a un problème d’habitus qui veut qu’un profil comme le mien, sur un projet comme le mien (la disruption) va beaucoup lutter pour convaincre des financiers. Nous avons trouvé en Auvergne des soutiens impossibles ailleurs, mais nous devons gérer les trous dans la raquette, il reste encore pas mal à faire pour que la créativité et le talent qui débordent en France trouvent tout les moyens de sa réalisation. C’est simplement une réalité qu’il faut partager avec les jeunes, leur dire qu’il y a des codes et des hors-champs très particuliers qui veulent que nous sommes tous égaux mais pour certains ce sera plus dur.

Après plusieurs années d’effort, Steny a décroché en 2015 le « certificat d’excellence » Mediamap+, une reconnaissance de niveau européen pour Perfect Memory

Les limites actuelles sont assez faciles à appréhender de ce point de vue, il suffit de faire un peu de data journalism : en analysant les données d’une source comme Crunchbase, on trouve les informations utiles (qui, où, combien, avec qui, pourquoi) à l’identification des leviers d’action. Je pense que l’on a tendance à aller trop vite au M&A (adossement, fusion-acquisition) alors que les entreprises pourraient se développer plus fortement avant d’envisager cette sortie. (…) C’est aussi une question politique.

Qu’en est-il de l’écosystème clermontois ?

J’ai beaucoup moins d’interactions avec l’écosystème local que j’aimerais, car je suis au four et au moulin, et nous sommes encore en sous-capitalisation. J’aimerais pourtant faire ce travail d’enrichissement et de soutien du réseau. Il y a des gars exceptionnels : quelqu’un comme Guillaume Vernat, (…) qui a trouvé sa place, a identifié les leviers et a mouillé la chemise… On est loin de l’image que l’on prête parfois aux français du “vivons heureux, vivons caché”. C’est de la cross-fertilisation que je trouve exemplaire, et je m’inscris complètement là-dessus.

J’aimerais faire ce travail d’enrichissement et de soutien du réseau.

Quand je peux rencarder sur comment marche un fonds d’investissement, la technologie etc., je le fais ; je le vois comme un devoir.  L’enjeu est que ça soit plus simple pour ceux qui arrivent après moi. Pour autant, je ne sais pas si quelqu’un qui commence aujourd’hui a plus de chance qu’il y a cinq ans… En fait, je ne sais pas si, en France, nous nous sommes armés pour soutenir les projets de disruption. (…) Chez Perfect Memory, l’impossible ne nous fait pas peur, on est complètement dingue, et ça nous donne un avantage ! 

*DAM : Digital Asset Management
**et non pas l’école de commerce du même nom
***Mediamap : projet européen monté en consortium et dédié à la mise en place d’un système de gestion de données « User-Generated Content » – le projet n’existe plus à ce jour, mais a été à la base de Perfect Memory


Pour en savoir plus :
le site officiel de Perfect Memory


Entretien réalisé le 6 novembre 2018 par Damien Caillard. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy, puis relus et corrigés par Steny.
Visuels fournis par Steny sauf la photo de Une, par Damien Caillard pour le Connecteur, et la photo de Bernard Stiegler, issue de son site Ars Industrialis.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #PointDeDépart – L’idée était que, à l’heure d’Internet, de la grande disponibilité des données et d’une circulation plus rapide des informations, les systèmes de gestion reposant sur la logique d’entrepôt sont obsolètes. Steny a voulu réinventer ces architectures, en les rendant compatibles, flexibles et simples d’utilisation.
  • #RôleDeLinformationPerfect Memory, la start-up créée par Steny, se positionne dans le « raffinage de la connaissance » : le contenu brut – ce qui sort de la caméra par exemple – est transformé en ressource exploitable par les clients et leurs écosystèmes. Aujourd’hui, les dix plus grosses capitalisations mondiales sont axées sur la gestion d’information dans l’écosystème au sein duquel ils baignent : Facebook, Amazon… Leur métier est de mettre en relation des services et des consommateurs grâce aux données.
  • #Phases –  Dès le début, son esprit scientifique l’a poussé à chercher à comprendre comment le savoir se construit et se transmet. Steny a créé Perfect Memory en 2008, puis a mis quatre ans à mettre au point une première version du produit. En 2013,  l’équipe a déménagé sur Chamalières après avoir levé des fonds auprès de Sofimac Partners. À présent, Perfect Memory va piloter le déploiement et l’intégration de ses solutions chez les clients, mais travaille aussi avec des intégrateurs tiers.
  • #Capital – Le capital est clé dans le développement des start-ups, en particulier quand leur solution est basée sur une architecture lourde à concevoir. La clé est donc d’avoir un très bon accès au capital dès le début, et ce n’était pas le cas de Steny. Il s’est donc appuyé sur différents dispositifs de financement, de la défiscalisation au crowdfunding, en passant par une participation à un consortium européen. Tout cela a permis de maintenir durant les premiers temps une petite équipe et de « lancer » Perfect Memory.
  • #Innovation – Stény précise : « Je pense que mon intérêt se porte spontanément sur les projets avec des enjeux sociétaux forts qui se traduisent aussi par des défis technologiques importants. » La première start-up à laquelle il a participé visait à alphabétiser les personnes à l’écriture audiovisuelle. Il a travaillé initialement avec le philosophe Bernard Stiegler, avant de créer Perfect Memory.
  • #Écosystème – Au niveau national, Steny estime que le message passé aux jeunes souhaitant se lancer dans les start-ups n’est pas assez clair : il faut faire comprendre la notion de prise de risque, et d’inégalité naturelle de départ dans les projets de création. En local, même s’il n’est à son goût pas assez présent dans l’écosystème, il soutient les initiatives de cross-fertilisation qui battent en brêche le « vivons heureux, vivons caché » soit-disant auvergnat.