Entretien / Adélaïde Kissi, FabLab et vivre-ensemble

Entretien / Adélaïde Kissi, FabLab et vivre-ensemble

Par Damien Caillard
et Cindy Pappalardo-Roy

C’est sans doute un des plus beaux Fablabs d’Auvergne … et en tous cas l’un des plus dynamiques. Le Lab du Pensio, en centre-ville du Puy, est animé depuis sa création par Adélaïde Kissi qui le porte avec ferveur et conviction. Son credo : l’économie et même le tissu social d’une ville peuvent être développés et dynamisés par un tiers-lieu orienté technologie et création, tel qu’un Fablab. Elle le démontre avec enthousiasme à travers les liens qu’elle tisse sur le territoire du Velay.

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Quel est le sens de ton travail au Lab du Pensio ?

S’occuper d’un tiers lieu, c’est découvrir tous les jours les pépites d’un territoire. C’est ce que je ressens. Quand je rencontre quelqu’un, je me demande : « Quels sont ses talents cachés ? » Je vois des pépites partout ! 

J’ai par exemple un collègue graphiste, qui avait comme rêve de créer des chaussures ; je le connaissais depuis sept ans mais je l’ai découvert récemment. Aujourd’hui, il créé sa boîte de chaussures de luxe, temporairement appelée Douze. Je l’ai accompagné, en ai profité pour découvrir des dentellières meilleures ouvrières de France, designers, graphistes… Je pense aussi à Patrice Fallu qui développe la marque Raphaelles ou Florisis qui fait des crèmes végétales à base de lentilles.

Il y a beaucoup de “catégories” de tiers-lieux. Quelle est l’originalité de ton approche ?

J’ai découvert les Fablabs en 2014. Je croyais beaucoup à la dynamique tiers-lieux par trois angles : l’ouverture, l’ancrage au territoire, et la dimension éducative, originelle dans le lieu, mais avec une approche plus populaire et scientifique. 

Vitrine du Lab du Pensio. Adélaïde est fière de nous montrer les objets réalisés par les membres du Fablab

Nous, on défend un concept de transversalité industrielle : [partant] du patrimoine artisanal et industriel d’un territoire (ici la Haute-Loire), nous développons une stratégie d’innovation afin de le renouveler par les usages numériques proposés par un tiers-lieu. L’enjeu, c’est de créer une activité mutualisée entre l’Université et une collectivité territoriale, ici l’agglomération du Puy-en-Velay et le Conseil Départemental de la Haute Loire. C’est un gros travail de relationnel, de mutualisation des moyens, ressources et compétences entre ces acteurs, qui utilisent un langage parfois différent. Mais l’objectif commun est de développer l’avenir pour le territoire.

Quel est le rôle d’un FabLab sur un territoire ?

Pour moi, le Fablab est un guichet qui a pour ambition de changer la perception des gens sur leur propre territoire. Si on veut développer des usages numériques, des start-ups, il faut que les gens se disent : « Il y a moyen de faire des choses ici« . 

Notre approche est que le numérique doit s’adapter aux besoins des gens. Cela passe par des interviews, des questionnements sur des besoins, des découvertes d’activités et pour les professionnels une analyse fine de leur activité afin d’identifier des verrous et/ou limitations levé(e)s par le numérique. On peut proposer l’emploi du numérique. Par exemple, on peut proposer à un luthier l’utilisation d’une découpeuse laser pour gagner 50% de son temps dans la conception de ses patrons d’instruments.

« Velay », la chaussure réalisée dans le Fablab. L’équipe est composée de Claudine Chanteloube et Corline Panthier Sabot, dentellière MOF de l’atelier Couleurs Dentelle à Brioude.

Comment s’est passée l’installation du Lab du Pensio ?

Les premiers temps du projet étaient difficiles, il a fallu opérer un changement culturel fort : on n’a pas l’habitude de venir sur un campus universitaire pour faire de la prestation de service. Ici, on met tout à plat et chacun – ingénieur, technicien, chercheur, citoyen – produit ensemble. Il y a un renversement de la logique, et les usages deviennent ascendants. Quand quelqu’un vient et me fait l’honneur de venir, il aura des besoins forcément intéressants mais il m’aide aussi à progresser dans son domaine. Par exemple, je me suis questionnée, dans mes recherches, sur la notion d’image tactile à travers un projet porté par le musée Crozatier qui souhaitait rendre accessible les œuvres aux malvoyants.

Ton projet s’adresse aussi bien à l’ingénierie qu’à la science … quels sont les changements opérés par le FabLab dans ces domaines ?

Les sciences participatives sont pour moi l’avenir de la science, parce que les gens sont mis dans une dynamique de recherche. Ça décloisonne les structures, les thématiques – université, artisanat, culture – et c’est la valeur ajoutée principale du Fablab. Aujourd’hui, on a eu une reconnaissance internationale avec la Fab14 l’an dernier : on a eu des chercheurs de la commission européenne, des makers d’Egypte (où aura lieu le prochain FAB15), d’Afrique, du Pérou…

Délégation auvergnate au festival international des FabLabs, FAB14. On reconnaît Adélaïde à droite du déroulant, ainsi que Alexandre Rousselet de Moulins (au centre, devant)

Les FabLab semblent donc avoir un avenir international …

Dans la logique de Fablab, il y a la logique de réseau, jusqu’à l’international mais aussi en local. Tous ces réseaux finissent par nourrir les acteurs locaux par des idées, des schémas, des bonnes pratiques. 

Cette année, on sera présent à la Biennale du Design à Saint-Etienne, pour un temps appelée « la Biennale des Territoires ». Je porte ce projet avec le commissaire, Pascal Desfarges, sur la notion de villes fabriquantes : comment réintroduire la production manufacturière et alimentaire en ville, comment on redynamise les centre-bourgs, et comment renforçer la capacité d’agir des citoyens pour fabriquer leur ville. Pour le Fablab du Pensio, c’est une vraie reconnaissance qu’on expérimente des choses et que cela peut avoir un impact positif sur les territoires. 

Quel est ton conseil pour celles et ceux qui souhaitent installer un FabLab sur leur territoire ?

L’animation d’un tiers-lieu, c’est très chronophage. Cela passe par de l’événementiel, de la culture scientifique, de la création et de l’innovation. On mixe un peu tout ça ! Quelqu’un qui veut monter un Fablab doit d’abord se demander quels sont les acteurs pertinents du territoire avec lesquels ils peuvent co-construire le lieu. On est allé voir les chambres consulaires, les artisans, les PME, le monde associatif… C’est important car les tiers-lieux ont cette agilité liée à la contribution. L’enjeu, c’est comment les acteurs du territoire vont nourrir la vision prospective du projet de Fablab.

L’animation d’un tiers-lieu, c’est très chronophage. Cela passe par de l’événementiel, de la culture scientifique, de la création et de l’innovation.

Comment sera fait l’avenir pour toi ?

Notre projet fonctionne. Par ailleurs, nous ouvrons un parcours de master de l’Université Clermont Auvergne intitulé “Packaging Numérique” à la rentrée avec l’Ecole Supérieure Packaging – ESEPAC . Nous sommes reconnus par les acteurs du monde de la plasturgie, de l’artisanat, etc. Ces acteurs utilisent régulièrement le Fablab pour travailler sur des prototypes. Sur la diffusion de la culture scientifique, on a touché 1200 enfants l’an dernier. On a accompagné une quarantaine d’entrepreneurs de différents secteurs (artisanat, spectacle vivant, industriels, ….) . On peut presque dire qu’on fait de la pré-incubation ! Pour nous, l’accompagnement, c’est de l’idée à la réalisation du prototype, sur un angle plus technique que business.

Aussi, il y aura un pôle numérique qui sera créé fin 2019, avec le soutien de trois grosses entreprises du territoire. Cela apportera une structure de fédération de l’écosystème, même si les choses ne sont pas encore figées. L’idée est de pouvoir incuber des projets de territoire dans le numérique : des start-ups, des makers, etc. Il faudra que les projets accompagnés soient en lien avec le territoire, comme avec Catapulte à Aurillac.

Quel est ton point de vue sur l’écosystème local?

En Haute-Loire, l’écosystème numérique manque encore de lisibilité. D’un côté, les acteurs du numérique plutôt immatériel, comme les logiciels. De l’autre, les acteurs de l’innovation dans l’industrie et le « matériel », artisanat ou plasturgie notamment. 

En Haute-Loire (…) on est le lien entre le monde de l’immatériel et le monde du physique.

Nous, on est le lien entre le monde de l’immatériel et le monde du physique. La technologie qui incarne le mieux ce passage est l’impression 3D. Notre rôle sera d’acculturer les gens du physique vers le digital, en leur présentant les possibilités à différents niveaux : par un mode de pensée, déjà. La démarche innovante de l’informaticien n’est pas celle des artisans. De même, on insiste sur le fait que le numérique n’est pas là pour déconnecter du métier, mais pour aller plus loin. Il s’agit de les accompagner vers de nouveaux usages, secteurs ou marchés.

Tu secoues pas mal de choses sur ton territoire. Quelle est la réaction des acteurs locaux ?

Les gens sont réceptifs à notre approche, on le voit par l’augmentation du nombre de projets, et par une « densité » croissante. On a aussi davantage de partenaires et de financeurs – c’est qu’il y a un vrai intérêt. 

Après, on est en milieu rural, et par rapport à Clermont par exemple, il y a une fracture numérique plus importante. Les choses se font, lentement mais sûrement. Le travail de pédagogie est long, pour les acteurs professionnels notamment. Après, il y a des acteurs du monde du physique qui se posent des question sur la connectivité des objets. Enfin, il y a des questions de communication, que peuvent résoudre par exemple avec les technologies de l’holographie.

Le mot de la fin?

Quand on est maker, on inverse la phrase « dire, c’est faire » en « faire, c’est dire ». Dire des choses sur le territoire, sur la communauté, sur le faire-ensemble. Par cela, on amène les gens dans une démarche de contribution. Les gens ont envie de s’exprimer, de participer ! On l’a même vu dans le contexte des Gilets Jaunes. Peu importe la taille du Fablab : c’est un artefact qui permet de repenser le vivre ensemble. La Rue Créative à Clermont porte la même idée. On innove par la technologie mais de manière sociétale, et par notre approche. Les territoires sont comme un jeu de flipper : la valeur, c’est quand il y a des rebonds. C’est à ça que sert le Lab du Pensio : polliniser l’innovation sur le territoire de l’Agglomération du Puy en Velay.


Pour en savoir plus :
le site du FabLab du Pensio 


Entretien réalisé par Damien Caillard. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy, puis relus et corrigés par Adélaïde.
Visuels fournis par Adélaïde sauf portrait de Une, photo atelier Connecteur par Damien.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #LabduPensio – Adélaïde Kissi s’occupe du FabLab du Pensio, en lien avec l’IUT du Puy en Velay. Pour elle, animer ce tiers lieu, c’est « découvrir tous les jours les pépites d’un territoire« .
  • #Catégories – Adélaïde croit à la dynamique tiers-lieux par trois angles : l’ouverture, l’ancrage au territoire et la dimension éducative. Le FabLab du Pensio défend un concept de transversalité industrielle : partir du patrimoine artisanal et industriel d’un territoire pour développer une stratégie d’innovation afin de le renouveler par les usages numériques proposés par un tiers lieu. L’enjeu, c’est de créer une activité mutualisée entre l’Université et une collectivité territoriale.
  • #Territoire – Au niveau du développement et de la valorisation du territoire, le Fablab peut être considéré comme un guichet qui a pour ambition de changer la perception des gens sur leur propre territoire. Si on veut développer des usages numériques, des start-ups, il faut que les gens se disent : « Il y a moyen de faire des choses ici« .
  • #Installation – Installer un fablab sur un campus universitaire n’est pas forcément évident ; les premiers temps du projet étaient difficiles. Il y a un renversement de la logique, et les usages deviennent ascendants. Adélaïde ajoute : « Quand quelqu’un vient et me fait l’honneur de venir, il aura des besoins forcément intéressants mais il m’aide aussi à progresser dans son domaine« . L’animation d’un tiers-lieu est très chronophage : cela passe par de l’événementiel, de la culture scientifique, de la création et de l’innovation. Quelqu’un qui veut monter un Fablab doit d’abord se demander quels sont les acteurs pertinents du territoire avec lesquels ils peuvent co-construire le lieu. L’enjeu, c’est comment les acteurs du territoire vont nourrir la vision prospective du projet de Fablab.
  • #AvenirInternational – Dans la logique de Fablab, il y a la logique de réseau, jusqu’à l’international mais aussi en local. Tous ces réseaux finissent par nourrir les acteurs locaux par des idées, des schémas, des bonnes pratiques. Pour le Fablab du Pensio, c’est une vraie reconnaissance d’expérimenter des choses et que cela peut avoir un impact positif sur les territoires. D’ailleurs, Adélaïde et son équipe ouvrent un parcours de master de l’Université Clermont Auvergne intitulé “Packaging Numérique” à la rentrée avec l’Ecole Supérieure Packaging – ESEPAC. Sur la diffusion de la culture scientifique, ils ont touché 1200 enfants l’an dernier, ainsi qu’a accompagné une quarantaine d’entrepreneurs de différents secteurs. L’idée est de pouvoir incuber des projets de territoire dans le numérique : des start-ups, makers, etc.
  • #ÉcosystèmeLocal – En Haute-Loire, l’écosystème numérique manque encore de lisibilité. D’un côté, les acteurs du numérique plutôt immatériel, comme les logiciels. De l’autre, les acteurs de l’innovation dans l’industrie et le « matériel », artisanat ou plasturgie notamment.

    Pour Adélaïde, le FabLab du Pensio est le lien entre le monde de l’immatériel et le monde du physique. La technologie qui incarne le mieux ce passage est l’impression 3D. Le rôle du lab sera d’acculturer les gens du physique vers le digital, en leur présentant les possibilités à différents niveaux.