Entretien / Jacques Berbey : sciences, ingénierie, innovation

Entretien / Jacques Berbey : sciences, ingénierie, innovation

Par Damien Caillard
et Cindy Pappalardo-Roy

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Ton sujet de fond, ce sont les complémentarités entre ingénieurs et scientifiques et entre start-ups et grandes entreprises ; peux-tu nous en dire plus ?

La complémentarité entre ingénieurs et scientifiques est quelque chose de naturel dans la plupart des pays du monde alors qu’en France, notre culture tend à les opposer ; à l’heure où notre économie a des besoins importants pour relever les défis de la mondialisation et de la digitalisation, cette situation nous pénalise et mérite une attention particulière.

La complémentarité entre ingénieurs et scientifiques est quelque chose de naturel dans la plupart des pays du monde alors qu’en France, notre culture tend à les oppose.

La complémentarité entre start-up’s et grande entreprise est encore souvent sous-estimée, car chacune de ces organisations possède ses avantages et ses inconvénients ; mon expérience m’a conduit à les considérer comme deux « outils » complémentaires ayant l’un et l’autre leur valeur pour innover et développer de nouveaux business.

Une équipe de pionniers dans le domaine des systèmes de gestion de la pression des pneus.

D’où peut justement venir ce “choc culturel” entre ces deux milieux ?

Je pense que cela peut être générationnel. À mon époque, les ingénieurs comme moi étaient plutôt formés pour entrer dans une entreprise, pas pour créer leur boîte. Or, depuis de nombreuses années, on trouve dans les écoles d’ingénieurs de nombreuses sollicitations pour créer des entreprises. Même si elle existe encore, la césure entre ingénieur et start-uppeur est de moins en moins importante, surtout chez les jeunes ingénieurs.

Quels sont les points à améliorer pour continuer sur cette lancée ?

Ceux qui ne suivent que le cursus de leur école ont encore souvent une culture économique trop limitée ; business plan, marketing, approche clients… restent trop souvent des notions théoriques sauf pour les élèves ingénieurs qui ont choisi de s’investir, par exemple, dans une junior entreprise ou dans une double diplôme. C’est dommage car si les grandes entreprises restent des employeurs incontournables, monter sa start-up peut être une vraie opportunité et répond à un vrai besoin du monde économique.

Quid de l’association intrapreneuriat et entreprise ?

Dans une entreprise, il existe plusieurs approches pour engager une action visant à développer un business ; soit l’entreprise se donne des moyens de faire tout toute seule, soit elle va chercher à l’extérieur des expertises complémentaires aux siennes. Quelque soit l’option retenue, cela passe de plus en plus souvent par des plates-formes projets et une étape d’incubation visant à démontrer la réalité d’un business profitable. On peut alors parler d’intrapreneuriat.

Tu en as fait l’expérience personnelle… Quel est ton parcours?

Oui, j’ai eu l’occasion de faire cela chez Michelin, où je suis rentré juste après mon service militaire, diplôme d’ingénieur en poche, et suis resté presque quarante ans. Un an après mon arrivée, je suis parti avec ma famille à Greenville aux USA et ai eu ensuite la chance de travailler dans beaucoup de domaines différents, la plupart du temps en interaction avec des partenaires du Groupe hors de France : bureau d’études, management, gestion de personnel, conduite de projets, business développement, direction d’usine, achats… avec à plusieurs reprises des responsabilités d’intrapreneur. Au milieu des années 80, la mise en place du premier intranet Groupe en m’appuyant sur une petite équipe d’experts internes et des consultants américains.

« Close encounter » avec François Michelin sur un chantier aux USA – 1977

Au début des années 90, le développement et la commercialisation de produits électroniques innovants « hors pneu ». Le défi consistait à anticiper le développement de l’électronique pour piloter les châssis des véhicules de manière à valoriser les qualités intrinsèques des pneus Michelin dans ce nouveau contexte. Dans ce cas également, je me suis appuyé sur une petite équipe d’experts internes pour mettre en place des partenariats avec des sociétés capables de développer et produire en série les « briques technologiques » nécessaires, intégrer ces systèmes et assurer leur promotion auprès de plusieurs constructeurs d’automobiles et de véhicules industriels à travers le monde. Au terme de cette expérience, qui a duré plusieurs années, nous nous étions fait notre idée et avons décidé de mettre ces travaux en stand-by.

En substance, Michelin m’a permis de prendre des responsabilités dans des domaines que je n’avais jamais imaginé pendant mes études.

Au début des années 2000, je reviens faire du “business development” dans le cadre d’un nouveau service, précurseur des incubateurs d’entreprises. Ma mission a alors consistée à mettre en place des partenariats avec des entreprises internationales pour étudier, produire et commercialiser des systèmes électroniques de surveillance et de pilotage de pression pour des véhicules de tourisme ou des véhicules industriels. Après avoir pris une part significative du marché américain avec un partenaire, nous avons décidé de nous retirer de cette activité pour nous consacrer sur notre cœur de métier : les pneumatiques.

Conférence de l’IESF Auvergne à l’Hôtel de Région – mars 2017.

Entre ces périodes d’intrapreneuriat, j’ai exercé des responsabilités plus classiques, souvent en liaison avec des partenaires externes, avant de consacrer mes six dernières années à manager les achats d’ingénierie, d’utilités et de construction pour le Groupe en m’appuyant sur des acheteurs implantés « aux quatre coins du monde ». En substance, Michelin m’a permis de prendre des responsabilités dans des domaines que je n’avais jamais imaginé pendant mes études et je lui en suis très reconnaissant.

Tu parlais plus tôt de ton rapprochement à l’IESF ; pour un lecteur non averti, qu’est-ce ?

IESF est l’association représentative des ingénieurs et des docteurs scientifiques en France depuis plus de 170 ans ; elle représente la profession auprès des pouvoirs publics, fédère les associations d’ingénieurs français et agit en régions à travers des associations régionales, comme par exemple IESF Auvergne que je préside actuellement.

À l’image de la plupart des autres régions, IESF Auvergne assure la promotion des métiers d’ingénieurs et scientifiques dans les collèges et des lycées (PMIS), apporte sa contribution à la formation des ingénieurs et des scientifiques et s’efforce de développer les échanges entre les ingénieurs et les scientifiques auvergnats.

Quelle valeur porte-t-on en agissant en tant qu’IESF ?

Mon parcours chez Michelin explique en grande partie mon implication au sein d’Ingénieurs et Scientifique de France (IESF) depuis mon départ en retraite. Rejoindre IESF, c’est montrer que l’on porte certaines valeurs et que l’on est prêt à les partager avec d’autres, et tout particulièrement des jeunes : importance de la démarche scientifique, démystification des métiers de l’ingénieur et du scientifique, croyance dans le progrès scientifique et technique maîtrisé, éthique…

Rejoindre IESF, c’est montrer que l’on porte certaines valeurs et que l’on est prêt à les partager avec d’autres.

Visite du chantier de construction d’une usine en Chine – 2017.

L’aspect humain semble aussi important pour toi…

Oui, je suis connu pour mes convictions et mon engagement sur le thème du « savoir être pour savoir devenir » ; former un jeune ingénieur aux connaissances scientifiques et techniques, lui apporter des méthodes et des outils, le mettre en situation de démonter qu’il maîtrise le tout est indispensable et fait la valeur de la formation « à la française ». Mais ce n’est qu’un socle et ce n’est plus suffisant ; il faut lui « apprendre à apprendre » pour travailler et à faire travailler dans un monde en pleine transformation, que personne ne connaît aujourd’hui.

Il faut « apprendre à apprendre » aux ingénieurs, pour travailler et à faire travailler dans un monde en pleine transformation.

Que l’on crée sa propre entreprise, rejoigne une start-up, une PME ou un grand groupe, l’homme restera l’homme et tôt ou tard il aura le dernier mot… Pour autant qu’il soit bien formé, aie des valeurs et croie en lui.


Pour en savoir plus :
le site de l’IESFet sa page LinkedIn


Entretien réalisé par Damien Caillard. Propos synthétisés et réorganisés pour plus de lisibilité par Cindy Pappalardo-Roy, puis relus et corrigés par Jacques.
Visuels fournis par Jacques sauf portrait de Une, photo atelier Connecteur par Damien.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Complémentarité – Au début de son entretien, Jacques Berbey évoque la complémentarité qui existe entre ingénieurs et scientifiques : quelque chose qui paraît naturel dans la plupart des pays du monde, mais pas en France, dont la culture tend à les opposer. Il trouve que cette complémentarité entre startups et grande entreprise est encore souvent sous-estimée, car chacune de ces organisations possède ses avantages et ses inconvénients.
  • #ChocCulturelCette complémentarité sous estimée entre ingénieurs et start-uppeurs, Jacques Berbey pense qu’elle provient peut-être d’un écart générationnel ; en effet, dans les années 70-80, les ingénieurs étaient formés pour entrer dans une entreprise, pas pour créer leur boîte. Mais depuis quelques années, de nombreux étudiants ingénieurs sollicitent leur école pour créer des entreprises. Cette césure entre ingénieur et start-uppeur est donc de moins en moins importante.
  • #IntrapreneuriatEtEntreprise – Pour Jacques, le rapport entre intrapreneuriat et entreprise dépend de l’approche de l’entreprise elle-même : soit elle se donne des moyens de faire tout toute seule, soit elle va chercher à l’extérieur des expertises complémentaires aux siennes ; quelque soit l’option retenue, cela passe de plus en plus souvent par des plates-formes projets et une étape d’incubation visant à démontrer la réalité d’un business profitable : on peut alors parler d’intrapreneuriat.
  • #Parcours – Après son service militaire, diplôme d’ingénieur en poche, il a intégré Michelin et y est resté pendant près de quarante ans ; ayant eu l’occasion de travailler dans beaucoup de domaines différents : bureau d’études, management, gestion de personnel, conduite de projets, business développement, direction d’usine, achats… avec à plusieurs reprises des responsabilités d’intrapreneur.
  • #IESF – Association représentative des ingénieurs et des docteurs scientifiques en France qui existe depuis plus de 170 ans, l’IESF représente la profession auprès des pouvoirs publics, fédère les associations d’ingénieurs français et agit en régions à travers des associations régionales ; Jacques Berbey est d’ailleurs le président actuel de l’IESF Auvergne. Celle-ci assure la promotion des métiers d’ingénieurs et scientifiques dans les collèges et des lycées (PMIS), apporte sa contribution à la formation des ingénieurs et des scientifiques et s’efforce de développer les échanges entre les ingénieurs et les scientifiques auvergnats.
  • #AspectHumain – Jacques est connu dans l’écosystème pour ses convictions et son engagement sur le thème du « savoir être pour savoir devenir » : c’est important voire primordial pour lui de pouvoir former un jeune ingénieur aux connaissances scientifiques et techniques, lui apporter des méthodes et des outils, etc : il faut lui « apprendre à apprendre » pour travailler et à faire travailler dans un monde en pleine transformation. Il ajoute : « Que l’on crée sa propre entreprise, rejoigne une start-up, une PME ou un grand groupe, l’homme restera l’homme et tôt ou tard il aura le dernier mot… ».